Histoire de la pensée économique
Pourquoi lire les économistes du passé
- Présentation du cours
- Pourquoi lire les économistes du passé
- L'Antiquité grecque et l'oikonomia
- La scolastique latine, juste prix et usure
- Al-Ghazali, le marché, la monnaie, le besoin
- Ibn Taymiyya, le prix de marché et le prince
- Ibn Khaldoun, le travail source de la valeur
- Ibn Khaldoun, l'impôt, l'État et le cycle
- Al-Maqrizi, monnaie, disette et inflation
- Les mercantilistes, la richesse en métal
- Les physiocrates et le Tableau économique
- Adam Smith, division du travail et main invisible
- David Ricardo, rente, valeur et avantage comparatif
- Malthus, Say et Stuart Mill
- Karl Marx, plus-value et accumulation
- La révolution marginaliste
- Marshall et l'école néoclassique
- Keynes et la Théorie générale
- Les courants contemporains
Histoire de la pensée économique
Introduction : Pourquoi lire les économistes du passé
Prérequis
Ce que ce cours suppose acquis
Le cours qui accompagne celui-ci
Principes d’économie, dont ce cours retrace l’origine : d’où viennent l’offre, la demande, la valeur, la monnaie, et qui les a écrites le premier.
Les notions mobilisées
Le marché, le prix, la monnaie, la production. Aucune mathématique n’est requise : les deux ou trois formules du cours sont écrites en toutes lettres.
Ce que le cours établit lui-même
Repris depuis le début
Aucune connaissance historique préalable n’est supposée. Chaque auteur est situé dans son siècle, son pays et son problème avant qu’on ne lise une ligne de sa doctrine.
Ce cours peut se suivre en parallèle de Principes d’économie : les deux s’éclairent mutuellement.
Une discipline sans mémoire
Le constat
Une science sans mémoire
La physique n’enseigne plus Aristote. La médecine n’enseigne plus Galien. L’économie, elle, continue de citer Smith, Ricardo et Keynes — mais souvent de seconde main, réduits à une formule.
Ce que cette citation de seconde main coûte
On croit connaître un auteur parce qu’on connaît son résumé de manuel. Le résumé remplace le texte, puis la doctrine remplace la question qui l’a fait naître.
Un exemple : la main invisible
Ce que le manuel retient
« Le marché livré à lui-même produit le meilleur des résultats — c’est la main invisible de Smith. »
Ce que Smith a réellement écrit
L’expression n’apparaît que trois fois dans toute l’œuvre de Smith, et une seule fois dans La richesse des nations — à propos d’un marchand qui, en préférant investir chez lui plutôt qu’à l’étranger par simple prudence, sert sans le vouloir l’intérêt national.
Ce n’est ni une loi générale, ni un éloge du marché sans régulation : le chapitre 10 y revient en détail.
Un autre exemple : la loi de Say
Ce que le manuel retient
« L’offre crée sa propre demande. »
Ce que Say a réellement voulu dire
Say raisonnait sur le long terme et l’ensemble des marchés : produire donne un revenu qui, dépensé, achète la production d’autrui. Il n’excluait pas des déséquilibres sectoriels ni de courtes crises.
Keynes en fera la cible de sa critique au chapitre 16 — mais c’est une version simplifiée de la loi qu’il attaque, pas nécessairement celle de Say lui-même.
Pourquoi ce n’est pas un détail d’érudition
Trois raisons d’y revenir
Les concepts portent des hypothèses cachées. Savoir contre quoi une idée a été forgée, c’est savoir quand elle cesse de valoir.
Les débats se répètent. Protectionnisme, dette publique, rôle de la monnaie : les arguments de 2020 se lisent déjà en 1750.
Les impasses sont instructives. Une théorie abandonnée dit pourquoi la suivante a la forme qu’elle a.
Deux histoires de la pensée
L’histoire whig
Une expression empruntée à l’historiographie politique
Lire le passé comme une marche vers le présent : chaque auteur ancien est jugé à l’aune de ce qu’il a « anticipé » de la théorie actuelle.
Son défaut
Elle transforme les auteurs en brouillons approximatifs de nous-mêmes, et fait disparaître ce qui, dans leur pensée, ne mène nulle part de connu — alors que c’est souvent là le plus instructif.
L’histoire contextualiste
L’alternative
Comprendre un auteur dans les termes et les problèmes de son temps, avant de se demander ce qu’il nous laisse.
Le risque inverse
Poussée à l’extrême, elle enferme chaque auteur dans son époque et empêche toute comparaison. Ibn Khaldoun n’a rien à dire à un lecteur du XXIe siècle, si l’on refuse par principe tout rapprochement.
Le parti pris de ce cours
Un compromis assumé
Contextualiser d’abord — situer l’auteur dans son problème — puis comparer, sans anachronisme, quand une même question reçoit deux réponses à des siècles de distance.
C’est cette deuxième étape qui permet de mettre Ibn Khaldoun et Adam Smith dans le même cours sans les confondre.
Une pensée économique
Trois questions, depuis toujours
Les questions permanentes
- La valeur — pourquoi une chose vaut ce qu’elle vaut ?
- La répartition — comment le produit se partage-t-il entre ceux qui l’ont fait ?
- L’ordre — le marché livré à lui-même produit-il un résultat acceptable ?
Ce qui change, ce sont les réponses
Les trois questions traversent vingt-quatre siècles sans changer. Ce qui change, c’est ce qu’on accepte comme réponse : un jugement moral, puis un mécanisme, puis un modèle.
La question de la valeur, illustrée
Trois réponses, trois siècles
Aristote : la valeur d’échange suppose une commensurabilité que le besoin établit. Ibn Khaldoun et les scolastiques : la valeur reflète le travail incorporé. Menger et Jevons, au chapitre 14 : la valeur naît de l’utilité marginale ressentie par l’acheteur.
La question de la répartition, illustrée
Trois réponses, trois siècles
La scolastique : la répartition doit respecter le juste prix. Ricardo, au chapitre 11 : elle se déduit mécaniquement de la rente, du salaire de subsistance et du profit résiduel. Marx, au chapitre 13 : elle est le produit d’un rapport de force entre classes.
La question de l’ordre, illustrée
Trois réponses, trois siècles
Al-Ghazali, au chapitre 3 : le marché est un mécanisme voulu par Dieu, mais qui suppose des marchands honnêtes. Smith, au chapitre 10 : la poursuite de l’intérêt privé, encadrée par la concurrence et la loi, sert l’intérêt général. Keynes, au chapitre 16 : livré à lui-même, le marché peut s’installer durablement en sous-emploi.
La quatrième question, plus tardive
La croissance
Pourquoi certaines nations s’enrichissent-elles et d’autres non ?
C’est la question la plus jeune : elle n’apparaît qu’au XVIIIe siècle, quand la richesse cesse d’être perçue comme un stock fixe qu’on se dispute.
Le basculement décisif
Le gâteau fixe et le gâteau qui grossit
Tant que la richesse est un gâteau de taille fixe, le commerce ne peut être qu’un jeu à somme nulle : ce que gagne l’un, l’autre le perd. C’est la vision mercantiliste, étudiée au chapitre 8.
Le jour où l’on admet que le gâteau grossit, tout change — le commerce devient mutuellement avantageux, et l’économie politique devient possible.
Les débats qui reviennent
Protectionnisme
1600, 1840, 2018
Les mercantilistes défendaient les manufactures naissantes contre l’importation. Les libre-échangistes anglais de 1846 abrogent les lois sur les grains au nom du même raisonnement que Ricardo. Les droits de douane de 2018 invoquent, presque mot pour mot, l’argument de « l’industrie naissante » du XIXe siècle américain.
Dette publique et monnaie
Les mêmes questions posées à trois siècles d’écart
Al-Maqrizi, au chapitre 7, décrit comment la dévaluation monétaire d’un sultan appauvrit son peuple. Les débats sur le bimétallisme du XIXe siècle et les politiques monétaires non conventionnelles depuis 2008 posent, sous une autre forme technique, la même question : que se passe-t-il quand l’État manipule la valeur de sa monnaie ?
Rôle de l’État
Un pendule, pas une ligne droite
De la régulation mercantiliste à la dérégulation classique, puis à l’intervention keynésienne, puis au retour libéral des années 1980 : le débat sur la place de l’État n’a jamais été tranché une fois pour toutes.
Ce cours ne cherche pas qui a raison : il montre pourquoi la question revient, encore et encore, et sous quelle forme à chaque fois.
Une discipline qui s’organise
Avant la chaire
Une pensée sans profession
Jusqu’au XIXe siècle, personne n’est « économiste » de métier. Aristote est philosophe, Al-Ghazali théologien, Smith professeur de philosophie morale, Ricardo courtier en Bourse.
L’économie politique est une activité, pas encore une carrière.
La première chaire d’économie
Oxford, 1825
La première chaire universitaire consacrée à l’économie politique est créée à Oxford en 1825. La discipline s’enseigne encore longtemps sous l’étiquette de la philosophie morale ou du droit.
Le prix « Nobel » d’économie
Une nuance à connaître
Il n’existe pas de prix Nobel d’économie au sens du testament d’Alfred Nobel. Le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel est créé en 1968 et décerné pour la première fois en 1969.
Une discipline qui institutionnalise sa propre reconnaissance est une discipline qui s’est professionnalisée — ce cours montre comment on en est arrivé là.
Le plan du cours
Cinq moments
Ce que chacun apporte
Les cinq parties
- Avant l’économie politique — l’économie est une branche de la morale.
- L’Islam classique — le marché est décrit comme un mécanisme, quatre siècles avant l’Europe.
- La naissance de la discipline — mercantilistes, physiocrates, Smith.
- Les classiques et Marx — la valeur, la rente, la répartition.
- L’économie moderne — marginalistes, Marshall, Keynes, aujourd’hui.
Un fil que ce cours ne coupe pas
Une chronologie unique
Les auteurs musulmans ne sont pas rangés à part : ils apparaissent à leur date, entre la scolastique latine et les mercantilistes.
Al-Ghazali meurt en 1111, Ibn Taymiyya en 1328, Ibn Khaldoun en 1406, Al-Maqrizi en 1442. Adam Smith publie en 1776. Trois siècles et demi séparent le dernier des quatre du premier des Écossais.
Ce que cela change à la lecture
Comparer ce qui est comparable
Lire la Muqaddima comme un texte du XIVe siècle, et non comme une curiosité annexée à un cours occidental, permet une chose simple : comparer ce qui est comparable.
Le lecteur croise, chapitre 6, une courbe de recette fiscale identique dans sa logique à celle que l’économiste américain Arthur Laffer popularisera en 1974 — six siècles plus tard, et sans qu’aucune filiation directe ne soit établie.
Comment lire un auteur
Trois précautions
La méthode du cours
Le contexte d’abord. Quel problème concret l’auteur avait-il sous les yeux ?
Le texte ensuite. Ce qu’il écrit, pas ce qu’on lui fait dire.
La postérité en dernier. Ce que la discipline en a retenu, et ce qu’elle en a perdu.
Contexte : un exemple
Ibn Khaldoun et la fiscalité
Comprendre la courbe fiscale d’Ibn Khaldoun exige de savoir qu’il a vécu la décadence de plusieurs dynasties maghrébines qui, à bout de ressources, écrasaient l’impôt jusqu’à tarir leur propre assiette.
Sans ce contexte, sa courbe ressemble à un exercice abstrait ; avec lui, c’est un diagnostic clinique.
Texte : primaire ou secondaire
Une hiérarchie des sources
Ce cours cite, chaque fois que possible, le texte primaire — en traduction — plutôt qu’un résumé. La traduction elle-même introduit des choix : « juste prix » traduit aussi bien le pretium iustum scolastique que le thaman al-mithl d’Ibn Taymiyya, deux notions voisines mais pas identiques, exposées au chapitre 4.
L’anachronisme, le piège permanent
Ne pas chercher ce qui n’y est pas
Chercher chez Aristote une fonction de demande, c’est ne rien comprendre à Aristote. Il ne se posait pas la question.
On ne juge pas un auteur sur ce qu’il n’a pas cherché, mais sur ce qu’il a trouvé compte tenu de ce qu’il cherchait.
Ce qu’on peut, malgré tout, lui reprocher
L’anachronisme n’est pas l’indulgence totale
Refuser l’anachronisme ne veut pas dire suspendre tout jugement critique. Un auteur peut être questionné sur les présupposés qu’il partageait avec son siècle — l’esclavage chez Aristote, par exemple, une question reprise au chapitre 1.
Comprendre pourquoi un auteur pensait ainsi n’oblige pas à le lui pardonner.
Ce qu’il faut retenir
Le résumé du chapitre
Sept points
- L’économie cite son passé sans le lire : le cours répare cela, texte en main.
- Deux manières de faire de l’histoire de la pensée : whig et contextualiste — ce cours combine les deux.
- Trois questions traversent toute l’histoire : valeur, répartition, ordre.
- Une quatrième — la croissance — n’apparaît qu’au XVIIIe siècle.
- Des débats identiques reviennent sous des formes techniques différentes : protectionnisme, monnaie, rôle de l’État.
- La discipline s’est professionnalisée tardivement : première chaire en 1825, prix de la Banque de Suède en 1969.
- La chronologie de ce cours est unique : les auteurs musulmans y figurent à leur date.
La suite
Le chapitre 1 remonte à l’origine du mot lui-même : l’oikonomia grecque, et le premier auteur à avoir distingué la valeur d’usage de la valeur d’échange.
Ressources du chapitre
- Diapositives
- Polycopié du chapitre
- Exercices corrigés
- Application interactive
- — Vidéo
- QCM (bientôt)