Histoire de la pensée économique
Al-Ghazali, le marché, la monnaie, le besoin
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- La scolastique latine, juste prix et usure
- Al-Ghazali, le marché, la monnaie, le besoin
- Ibn Taymiyya, le prix de marché et le prince
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Histoire de la pensée économique
Chapitre 3 : Al-Ghazali, le marché, la monnaie, le besoin
Avant Al-Ghazali
Abu Yusuf et le Kitab al-Kharaj, 798
Le plus ancien traité de finances publiques
Juriste hanafite, conseiller du calife Harun al-Rashid, Abu Yusuf écrit à sa demande un manuel de politique fiscale — trois siècles avant Al-Ghazali.
Un débat déjà technique
Il compare l’impôt fixe sur la terre, simple à percevoir mais insensible à la récolte réelle, à l’impôt proportionnel sur la récolte, plus juste mais coûteux à contrôler. Il recommande le second, malgré son coût administratif, au nom de l’équité entre bonnes et mauvaises années.
Un arbitrage entre simplicité et justice fiscale que toute administration des impôts reconnaît encore aujourd’hui.
Ibn Miskawayh et la monnaie, vers 1030
Tahdhib al-Akhlaq
Philosophe moraliste bagdadien, Ibn Miskawayh reprend l’argument aristotélicien de la monnaie comme juste mesure entre des biens incommensurables, et l’intègre à une théorie plus large de la justice dans l’échange — quelques décennies avant Al-Ghazali, dans le même Bagdad.
Situer l’auteur
Abu Hamid al-Ghazali
1058 - 1111
Né à Tus, en Perse. Juriste et théologien, professeur à la Nizamiyya de Bagdad, l’université la plus prestigieuse de son temps.
Son œuvre majeure, l’Ihya ulum al-din — Revivification des sciences de la religion —, consacre plusieurs livres aux transactions.
Une crise, puis une somme
Le Tahafut al-Falasifa
Avant d’écrire sur le commerce, Al-Ghazali traverse une crise intellectuelle et spirituelle qui le pousse à quitter sa chaire de Bagdad. Son Tahafut al-Falasifa — L’incohérence des philosophes — critique la philosophie rationaliste grecque au nom de la théologie.
L’Ihya, écrit après cette crise, n’est donc pas un traité savant détaché : c’est un guide de vie pratique, où l’analyse du marché voisine avec des chapitres sur la prière.
Il meurt en 1111
Deux repères pour situer
Thomas d’Aquin naît en 1225 — cent quatorze ans plus tard.
Adam Smith publie en 1776 — six cent soixante-cinq ans plus tard.
Un contexte de commerce dense
Le monde musulman du XIe siècle est un espace marchand continu de l’Andalousie à l’Inde, avec une monnaie d’or, des lettres de change et des sociétés en commandite.
La pensée économique y répond à une pratique développée, non à une hypothèse.
Le troc et sa difficulté
Le problème posé comme un problème
L’exemple du chameau et du safran
Un homme a un chameau et veut du safran. Un autre a du safran et veut un chameau. Il faut que les deux se rencontrent, ce qui est rare.
Pire : le chameau ne se divise pas. Comment payer le tiers d’un chameau en safran ?
Deux obstacles, nommés séparément
Coïncidence et indivisibilité
La double coïncidence des besoins et l’indivisibilité.
Al-Ghazali les distingue explicitement. Jevons les redécouvrira en 1875 et les nommera de la même façon, dans le même ordre.
La monnaie comme solution logique
Ce que la monnaie résout
Elle est un juge intermédiaire entre les biens : elle mesure et elle transporte, ce qui dispense de la rencontre exacte.
Pour cela, elle doit n’avoir aucun usage propre qui la détourne de sa fonction.
La formule du miroir
Un miroir sans couleur
Al-Ghazali écrit que la monnaie est comme un miroir sans couleur, qui reflète toutes les couleurs.
C’est parce qu’elle ne vaut rien en soi qu’elle peut mesurer tout le reste. L’argument est le même que celui d’Aristote sur la convention, mais tiré vers une propriété fonctionnelle.
Ce que la monnaie ne doit pas
La thésaurisation
Emprisonner le juge
Retirer la monnaie de la circulation, c’est emprisonner le juge. Une monnaie thésaurisée ne remplit plus aucune de ses fonctions.
Le riba et le commerce de la monnaie
Faire du miroir un objet coloré
Vendre de la monnaie contre de la monnaie avec accroissement, c’est faire du miroir un objet coloré : il ne mesure plus rien.
L’argument est fonctionnel
Un raisonnement d’économiste, chez un théologien
Al-Ghazali ne dit pas que c’est mal parce que c’est interdit. Il dit que l’instrument cesse de fonctionner si on l’utilise ainsi.
La contrefaçon
Une phrase souvent citée
Mettre en circulation une pièce fausse est pire que voler mille pièces : le vol s’arrête, la fausse pièce continue de circuler et de tromper après la mort de son auteur.
L’idée sous-jacente est celle d’une externalité négative durable, six siècles avant que le mot n’existe.
Le marché comme mécanisme
La chaîne de la division du travail
Du grain au pain
Le paysan a besoin du forgeron pour ses outils, le forgeron du charpentier pour son manche, le charpentier du paysan pour son pain.
Al-Ghazali décrit une chaîne de dépendances et conclut : c’est de là que naissent les villes et les marchés.
Ce qui est remarquable ici
Description, non prescription
Le marché n’est pas présenté comme une institution à autoriser ou à contenir. Il est présenté comme le résultat nécessaire de la spécialisation.
Description, non prescription. C’est très exactement le geste qui manquait à la scolastique latine du chapitre 2.
Le prix, l’offre et la demande
Le prix des vivres
Al-Ghazali observe que si l’on apporte beaucoup de vivres au marché, leur prix baisse ; et que le prix d’un bien monte quand ceux qui le veulent sont nombreux.
Ce que cela vaut, et ce que cela ne vaut pas
Une observation, pas une fonction
Ce n’est pas une fonction de demande : il n’y a ni courbe, ni élasticité, ni équilibre calculé.
C’est en revanche l’énoncé clair de la relation inverse entre quantité offerte et prix, tirée de l’observation et présentée comme un fait de nature.
La coopération entre métiers
Les trois métiers fondamentaux
Agriculture, tissage, construction
Al-Ghazali range trois activités au fondement de toute vie sociale : l’agriculture, qui nourrit ; le tissage, qui vêt ; la construction, qui abrite. Toutes les autres professions leur sont, selon lui, subordonnées ou complémentaires.
Une hiérarchie des professions
Un classement fonctionnel, pas moral
Il classe ensuite les métiers selon leur utilité sociale directe plutôt que selon leur prestige : le boulanger, indispensable au quotidien, est jugé plus utile que le bijoutier, dont l’utilité est différée à l’embellissement — la troisième catégorie de besoins vue plus loin.
La hiérarchie des besoins
Trois degrés
Ce dont on a besoin
- Daruriyyat — le nécessaire : ce sans quoi la vie n’est pas tenable.
- Hajiyyat — le complémentaire : ce qui écarte la gêne.
- Tahsiniyyat — l’embellissement : ce qui améliore sans être requis.
Une hiérarchie, donc un ordre de satisfaction
Un ordre supposé de satisfaction
Le classement suppose que les besoins se satisfont dans l’ordre : on ne cherche l’embellissement qu’une fois le nécessaire acquis.
C’est l’ossature de ce que Maslow proposera en 1943, et l’un des ingrédients dont les marginalistes tireront l’utilité décroissante.
Ce qui manque encore
Le pas non franchi
Al-Ghazali hiérarchise les catégories de besoins ; il ne mesure pas l’intensité du besoin à l’intérieur d’une catégorie.
Il faut encore l’idée que la deuxième miche vaut moins que la première. Ce sera l’apport de 1871 — et c’est le seul verrou qui sépare cette pensée d’une théorie de la valeur.
L’éthique du marchand
Le devoir de sincérité
Un livre entier sur le kasb
L’Ihya consacre un livre entier au kasb — le gain licite. Al-Ghazali y détaille les fraudes à éviter : tromper sur la qualité, dissimuler un défaut, fausser la mesure ou le poids.
Le commerce, une activité recommandée
Ni suspect, ni glorifié
Contrairement au soupçon augustinien du chapitre 2, Al-Ghazali ne traite pas le commerce comme intrinsèquement suspect : c’est une activité utile et recommandée, à condition d’être honnête.
Le marchand sincère qui accepte une perte plutôt que de tromper reçoit, dans ce texte, un éloge explicite.
Ce qu’il faut retenir
Le résumé du chapitre
Neuf points
- Abu Yusuf, dès 798, débat déjà de l’impôt fixe contre l’impôt proportionnel.
- Al-Ghazali meurt en 1111 : un siècle avant Thomas d’Aquin.
- Il nomme les deux défauts du troc : double coïncidence et indivisibilité.
- La monnaie est un miroir sans couleur : elle mesure parce qu’elle ne vaut rien en soi.
- Thésaurisation et riba sont critiqués comme des dysfonctionnements, pas seulement des fautes.
- Le marché est décrit comme la conséquence de la division du travail.
- Trois métiers — agriculture, tissage, construction — fondent la hiérarchie des professions.
- La hiérarchie des besoins ordonne les catégories, sans mesurer l’intensité.
- Le commerce honnête est une activité recommandée, non suspecte par nature.
La suite
Le chapitre 4 va plus loin encore. Ibn Taymiyya, deux siècles après, écrit ce qu’aucun auteur latin n’écrira avant le XVIIIe siècle : le prix monte et descend pour des raisons qui ne sont la faute de personne.
Ressources du chapitre
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- Polycopié du chapitre
- Exercices corrigés
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