• Jaouad Madkour
  • Accueil
  • Licence
  • Master
  • Doctorat
  • Informatique
  • Publications
  • À propos

Histoire de la pensée économique

Al-Ghazali, le marché, la monnaie, le besoin

Histoire de la pensée économique
  • Présentation du cours
  • Pourquoi lire les économistes du passé
  • L'Antiquité grecque et l'oikonomia
  • La scolastique latine, juste prix et usure
  • Al-Ghazali, le marché, la monnaie, le besoin
  • Ibn Taymiyya, le prix de marché et le prince
  • Ibn Khaldoun, le travail source de la valeur
  • Ibn Khaldoun, l'impôt, l'État et le cycle
  • Al-Maqrizi, monnaie, disette et inflation
  • Les mercantilistes, la richesse en métal
  • Les physiocrates et le Tableau économique
  • Adam Smith, division du travail et main invisible
  • David Ricardo, rente, valeur et avantage comparatif
  • Malthus, Say et Stuart Mill
  • Karl Marx, plus-value et accumulation
  • La révolution marginaliste
  • Marshall et l'école néoclassique
  • Keynes et la Théorie générale
  • Les courants contemporains

Histoire de la pensée économique

Chapitre 3 : Al-Ghazali, le marché, la monnaie, le besoin

Auteur·rice
Affiliation

Jaouad Madkour

Faculté d’Économie et de Gestion de Tanger

Date de publication

24 septembre 2026

Avant Al-Ghazali

Abu Yusuf et le Kitab al-Kharaj, 798

Le plus ancien traité de finances publiques

Juriste hanafite, conseiller du calife Harun al-Rashid, Abu Yusuf écrit à sa demande un manuel de politique fiscale — trois siècles avant Al-Ghazali.

Un débat déjà technique

Il compare l’impôt fixe sur la terre, simple à percevoir mais insensible à la récolte réelle, à l’impôt proportionnel sur la récolte, plus juste mais coûteux à contrôler. Il recommande le second, malgré son coût administratif, au nom de l’équité entre bonnes et mauvaises années.

Un arbitrage entre simplicité et justice fiscale que toute administration des impôts reconnaît encore aujourd’hui.

Ibn Miskawayh et la monnaie, vers 1030

Tahdhib al-Akhlaq

Philosophe moraliste bagdadien, Ibn Miskawayh reprend l’argument aristotélicien de la monnaie comme juste mesure entre des biens incommensurables, et l’intègre à une théorie plus large de la justice dans l’échange — quelques décennies avant Al-Ghazali, dans le même Bagdad.

Situer l’auteur

Abu Hamid al-Ghazali

1058 - 1111

Né à Tus, en Perse. Juriste et théologien, professeur à la Nizamiyya de Bagdad, l’université la plus prestigieuse de son temps.

Son œuvre majeure, l’Ihya ulum al-din — Revivification des sciences de la religion —, consacre plusieurs livres aux transactions.

Une crise, puis une somme

Le Tahafut al-Falasifa

Avant d’écrire sur le commerce, Al-Ghazali traverse une crise intellectuelle et spirituelle qui le pousse à quitter sa chaire de Bagdad. Son Tahafut al-Falasifa — L’incohérence des philosophes — critique la philosophie rationaliste grecque au nom de la théologie.

L’Ihya, écrit après cette crise, n’est donc pas un traité savant détaché : c’est un guide de vie pratique, où l’analyse du marché voisine avec des chapitres sur la prière.

Il meurt en 1111

Deux repères pour situer

Thomas d’Aquin naît en 1225 — cent quatorze ans plus tard.

Adam Smith publie en 1776 — six cent soixante-cinq ans plus tard.

Un contexte de commerce dense

Le monde musulman du XIe siècle est un espace marchand continu de l’Andalousie à l’Inde, avec une monnaie d’or, des lettres de change et des sociétés en commandite.

La pensée économique y répond à une pratique développée, non à une hypothèse.

Le troc et sa difficulté

Le problème posé comme un problème

L’exemple du chameau et du safran

Un homme a un chameau et veut du safran. Un autre a du safran et veut un chameau. Il faut que les deux se rencontrent, ce qui est rare.

Pire : le chameau ne se divise pas. Comment payer le tiers d’un chameau en safran ?

Deux obstacles, nommés séparément

Coïncidence et indivisibilité

La double coïncidence des besoins et l’indivisibilité.

Al-Ghazali les distingue explicitement. Jevons les redécouvrira en 1875 et les nommera de la même façon, dans le même ordre.

La monnaie comme solution logique

Ce que la monnaie résout

Elle est un juge intermédiaire entre les biens : elle mesure et elle transporte, ce qui dispense de la rencontre exacte.

Pour cela, elle doit n’avoir aucun usage propre qui la détourne de sa fonction.

La formule du miroir

Un miroir sans couleur

Al-Ghazali écrit que la monnaie est comme un miroir sans couleur, qui reflète toutes les couleurs.

C’est parce qu’elle ne vaut rien en soi qu’elle peut mesurer tout le reste. L’argument est le même que celui d’Aristote sur la convention, mais tiré vers une propriété fonctionnelle.

Ce que la monnaie ne doit pas

La thésaurisation

Emprisonner le juge

Retirer la monnaie de la circulation, c’est emprisonner le juge. Une monnaie thésaurisée ne remplit plus aucune de ses fonctions.

Le riba et le commerce de la monnaie

Faire du miroir un objet coloré

Vendre de la monnaie contre de la monnaie avec accroissement, c’est faire du miroir un objet coloré : il ne mesure plus rien.

L’argument est fonctionnel

Un raisonnement d’économiste, chez un théologien

Al-Ghazali ne dit pas que c’est mal parce que c’est interdit. Il dit que l’instrument cesse de fonctionner si on l’utilise ainsi.

La contrefaçon

Une phrase souvent citée

Mettre en circulation une pièce fausse est pire que voler mille pièces : le vol s’arrête, la fausse pièce continue de circuler et de tromper après la mort de son auteur.

L’idée sous-jacente est celle d’une externalité négative durable, six siècles avant que le mot n’existe.

Le marché comme mécanisme

La chaîne de la division du travail

Du grain au pain

Le paysan a besoin du forgeron pour ses outils, le forgeron du charpentier pour son manche, le charpentier du paysan pour son pain.

Al-Ghazali décrit une chaîne de dépendances et conclut : c’est de là que naissent les villes et les marchés.

Ce qui est remarquable ici

Description, non prescription

Le marché n’est pas présenté comme une institution à autoriser ou à contenir. Il est présenté comme le résultat nécessaire de la spécialisation.

Description, non prescription. C’est très exactement le geste qui manquait à la scolastique latine du chapitre 2.

Le prix, l’offre et la demande

Le prix des vivres

Al-Ghazali observe que si l’on apporte beaucoup de vivres au marché, leur prix baisse ; et que le prix d’un bien monte quand ceux qui le veulent sont nombreux.

Ce que cela vaut, et ce que cela ne vaut pas

Une observation, pas une fonction

Ce n’est pas une fonction de demande : il n’y a ni courbe, ni élasticité, ni équilibre calculé.

C’est en revanche l’énoncé clair de la relation inverse entre quantité offerte et prix, tirée de l’observation et présentée comme un fait de nature.

La coopération entre métiers

Les trois métiers fondamentaux

Agriculture, tissage, construction

Al-Ghazali range trois activités au fondement de toute vie sociale : l’agriculture, qui nourrit ; le tissage, qui vêt ; la construction, qui abrite. Toutes les autres professions leur sont, selon lui, subordonnées ou complémentaires.

Une hiérarchie des professions

Un classement fonctionnel, pas moral

Il classe ensuite les métiers selon leur utilité sociale directe plutôt que selon leur prestige : le boulanger, indispensable au quotidien, est jugé plus utile que le bijoutier, dont l’utilité est différée à l’embellissement — la troisième catégorie de besoins vue plus loin.

La hiérarchie des besoins

Trois degrés

Ce dont on a besoin
  1. Daruriyyat — le nécessaire : ce sans quoi la vie n’est pas tenable.
  2. Hajiyyat — le complémentaire : ce qui écarte la gêne.
  3. Tahsiniyyat — l’embellissement : ce qui améliore sans être requis.

Une hiérarchie, donc un ordre de satisfaction

Un ordre supposé de satisfaction

Le classement suppose que les besoins se satisfont dans l’ordre : on ne cherche l’embellissement qu’une fois le nécessaire acquis.

C’est l’ossature de ce que Maslow proposera en 1943, et l’un des ingrédients dont les marginalistes tireront l’utilité décroissante.

Ce qui manque encore

Le pas non franchi

Al-Ghazali hiérarchise les catégories de besoins ; il ne mesure pas l’intensité du besoin à l’intérieur d’une catégorie.

Il faut encore l’idée que la deuxième miche vaut moins que la première. Ce sera l’apport de 1871 — et c’est le seul verrou qui sépare cette pensée d’une théorie de la valeur.

L’éthique du marchand

Le devoir de sincérité

Un livre entier sur le kasb

L’Ihya consacre un livre entier au kasb — le gain licite. Al-Ghazali y détaille les fraudes à éviter : tromper sur la qualité, dissimuler un défaut, fausser la mesure ou le poids.

Le commerce, une activité recommandée

Ni suspect, ni glorifié

Contrairement au soupçon augustinien du chapitre 2, Al-Ghazali ne traite pas le commerce comme intrinsèquement suspect : c’est une activité utile et recommandée, à condition d’être honnête.

Le marchand sincère qui accepte une perte plutôt que de tromper reçoit, dans ce texte, un éloge explicite.

Ce qu’il faut retenir

Le résumé du chapitre

Neuf points
  1. Abu Yusuf, dès 798, débat déjà de l’impôt fixe contre l’impôt proportionnel.
  2. Al-Ghazali meurt en 1111 : un siècle avant Thomas d’Aquin.
  3. Il nomme les deux défauts du troc : double coïncidence et indivisibilité.
  4. La monnaie est un miroir sans couleur : elle mesure parce qu’elle ne vaut rien en soi.
  5. Thésaurisation et riba sont critiqués comme des dysfonctionnements, pas seulement des fautes.
  6. Le marché est décrit comme la conséquence de la division du travail.
  7. Trois métiers — agriculture, tissage, construction — fondent la hiérarchie des professions.
  8. La hiérarchie des besoins ordonne les catégories, sans mesurer l’intensité.
  9. Le commerce honnête est une activité recommandée, non suspecte par nature.
La suite

Le chapitre 4 va plus loin encore. Ibn Taymiyya, deux siècles après, écrit ce qu’aucun auteur latin n’écrira avant le XVIIIe siècle : le prix monte et descend pour des raisons qui ne sont la faute de personne.

← Chapitre précédentLa scolastique latine, juste prix et usure Chapitre suivant →Ibn Taymiyya, le prix de marché et le prince

Ressources du chapitre

  • Diapositives
  • Polycopié du chapitre
  • Exercices corrigés
  • Application interactive
  • — Vidéo
  • QCM (bientôt)

© 2026 Jaouad Madkour · jmadkour.org

jmadkour@uae.ac.ma

construit avec Quarto