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Histoire de la pensée économique

Ibn Khaldoun, le travail source de la valeur

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Histoire de la pensée économique

Chapitre 5 : Ibn Khaldoun, le travail source de la valeur

Auteur·rice
Affiliation

Jaouad Madkour

Faculté d’Économie et de Gestion de Tanger

Date de publication

24 septembre 2026

Situer l’auteur

Abd al-Rahman Ibn Khaldoun

1332 - 1406

Né à Tunis d’une famille andalouse. Ministre, ambassadeur, juge, plusieurs fois disgracié. Il se retire quatre ans dans une forteresse algérienne et y écrit la Muqaddima, en 1377.

Il meurt au Caire, grand cadi malikite.

Une carrière mouvementée

Face à Tamerlan, 1401

Au service du sultan mamelouk, Ibn Khaldoun se retrouve à Damas assiégée par Tamerlan. Il est descendu en corbeille le long des remparts pour négocier avec le conquérant, qui le retient plusieurs semaines à s’entretenir avec lui sur l’histoire du Maghreb.

Un observateur, pas un théoricien de cabinet

Cette scène résume sa vie : un homme qui a servi et observé de l’intérieur la fabrication et la chute du pouvoir, sur trois continents de la Méditerranée musulmane, avant d’en écrire la théorie.

Une ambition sans équivalent

Le geste inaugural

Ibn Khaldoun revendique de faire de l’histoire une science à lois, comme la médecine ou l’astronomie.

C’est la première fois qu’un auteur annonce vouloir expliquer les faits sociaux par des régularités internes. Montesquieu tiendra ce discours en 1748, Comte en 1830.

La méthode : critiquer les chroniqueurs

Une critique interne des sources

Avant d’exposer sa théorie, Ibn Khaldoun consacre de longues pages à démontrer, par le raisonnement économique lui-même, que certains chiffres transmis par les chroniqueurs sont impossibles — une armée dont l’effectif dépasserait ce que le territoire traversé pourrait nourrir, par exemple.

Une méthode qui annonce la critique historique moderne

Juger un récit à l’aune de ce qui est matériellement possible est une démarche que l’histoire comme discipline ne systématisera qu’au XIXe siècle.

La ’asabiyya et le système

Qu’est-ce que la ’asabiyya

La cohésion de groupe

Ibn Khaldoun nomme ’asabiyya le lien de solidarité qui unit un groupe — tribu, clan, dynastie naissante — et lui donne la force de conquérir et de gouverner.

Le cycle des dynasties

Trois à quatre générations, environ cent vingt ans

Un groupe à forte ’asabiyya, souvent nomade, conquiert le pouvoir. En s’installant — hadara, la vie sédentaire —, il s’enrichit, se raffine, et sa cohésion originelle se dilue dans le confort.

Une nouvelle dynastie à forte ’asabiyya finit par le remplacer. Ce cycle est le cadre dans lequel s’inscrit toute l’analyse économique qui suit : le travail, l’impôt et le luxe y jouent chacun un rôle daté dans la vie d’un même État.

Le travail, source de valeur

La thèse

Ce qu’il écrit

Tout gain et tout profit représentent la valeur du travail humain.

Ce que l’on tire d’un bien, on le doit au travail qui l’a produit — et si la chose vient d’un autre travail, alors le profit contient ce travail-là.

Une théorie de la valeur, en toutes lettres

Le principe d’où tout se déduit

Ce n’est pas une remarque de passage : Ibn Khaldoun en fait le principe d’où il déduit la rente, le profit du marchand et le revenu de l’artisan.

Adam Smith écrira une phrase presque identique en 1776, et Ricardo en fera la base de son système en 1817.

Le cas de la terre

Ce qui reste quand on retire le travail

Un champ ne rapporte rien sans culture. Une mine ne donne rien sans extraction. Une maison n’est qu’un tas de pierres sans construction.

Le revenu de la terre est donc, lui aussi, du travail — celui qui la met en valeur.

Où le raisonnement s’arrête

Une question pas encore posée

Ibn Khaldoun ne distingue pas le revenu du travail de celui du capital et de la terre.

C’est précisément la distinction que Ricardo introduira, et dont il tirera sa théorie de la rente. La question n’est pas manquée : elle n’est pas encore posée.

La division du travail

Pourquoi l’homme vit en société

Le calcul du pain

Un homme seul ne peut se nourrir. Pour un jour de pain il faut moudre, pétrir, cuire — et pour cela des instruments qu’il faut avoir forgés, donc du fer qu’il faut avoir extrait.

Aucune vie humaine ne suffit à produire seule son propre pain.

La conclusion

Une nécessité technique

La coopération n’est pas un choix moral ni un contrat : c’est une nécessité technique.

L’umran — la civilisation — est la forme que prend cette nécessité.

Le surplus et la ville

La chaîne

\text{division du travail} \to \text{surplus} \to \text{echange} \to \text{ville} \to \text{sciences et arts}

Ce que produit un groupe au-delà de sa subsistance est ce qui rend possible tout le reste.

La conséquence sur la taille

Un mécanisme cumulatif

Plus la ville est grande, plus la division du travail est poussée, plus le surplus par tête est élevé — et donc plus la ville s’enrichit et attire.

C’est un mécanisme cumulatif, et il explique pourquoi les capitales prospèrent plus vite que les campagnes qui les nourrissent.

Le prix dans la ville

Ce que la taille change aux prix

Deux catégories de biens

Dans une grande ville, les denrées de base sont bon marché : la demande est massive, donc l’approvisionnement s’organise et les quantités affluent.

Les produits de luxe et les services y sont chers : la demande y est forte et l’offre limitée par le talent.

Une observation qui suppose deux élasticités

L’offre de blé s’adapte, celle du calligraphe non

Le même accroissement de population fait baisser un prix et monter l’autre.

L’explication implicite est que l’offre de blé s’adapte, celle du calligraphe non. C’est une distinction d’élasticité de l’offre, énoncée par ses effets.

Le prix des villes et celui du désert

Le rôle du transport et de l’impôt

Ibn Khaldoun note que le prix payé en ville contient le coût du transport, les péages et les taxes prélevées en chemin.

Le prix de vente n’est pas le prix de production : entre les deux, il y a une distance et un État.

Le lien avec le chapitre suivant

Ce que l’impôt fait au volume

Cette dernière remarque n’est pas anodine. Si l’impôt entre dans le prix, alors le niveau de l’impôt agit sur le volume des échanges — et donc sur la recette de l’État lui-même.

C’est le point de départ du chapitre 6.

Le commerce et le profit

Le profit du marchand

D’où il vient

Acheter bas et vendre haut, ce qui suppose de déplacer la marchandise d’un lieu où elle abonde vers un lieu où elle manque.

La règle du marchand avisé

Distance et rareté

Le gain le plus sûr vient des marchandises transportées de loin, et dont on est peu nombreux à disposer.

Le gain le plus faible vient de ce que tout le monde peut vendre.

Ce que cela dit du risque

Rendement et risque liés

Le profit élevé accompagne la distance, donc le danger et l’immobilisation du capital.

Ibn Khaldoun lie ainsi rendement et risque, comme les scolastiques latins l’ont fait de leur côté au même siècle.

Luxe et déclin

La sédentarisation change les besoins

De la subsistance à l’accessoire

En passant de la vie nomade à la vie urbaine, chaque génération élève son niveau de confort jugé nécessaire — reprenant, sans le nommer, la hiérarchie des besoins d’Al-Ghazali vue au chapitre 3.

Le luxe, symptôme et cause du déclin

Un mécanisme à double sens

Le luxe est d’abord un symptôme de la prospérité conquise par la génération précédente ; il devient ensuite une cause de déclin, quand les dépenses somptuaires de la dynastie l’obligent à alourdir l’impôt.

C’est très exactement l’articulation que le chapitre 6 va chiffrer.

Ce qu’il faut retenir

Le résumé du chapitre

Huit points
  1. La Muqaddima (1377) annonce une science des lois de la civilisation, fondée sur une critique méthodique des sources.
  2. La ’asabiyya — la cohésion de groupe — gouverne un cycle dynastique d’environ cent vingt ans.
  3. Tout profit est la valeur d’un travail : théorie de la valeur-travail, quatre siècles avant Smith.
  4. La division du travail est une nécessité technique, non un choix.
  5. Elle engendre un surplus, qui engendre la ville, qui engendre les sciences.
  6. La taille de la ville fait baisser le prix des denrées et monter celui des services.
  7. Le profit du marchand rémunère la distance — donc le risque.
  8. Le luxe urbain est d’abord un symptôme de prospérité, puis une cause de déclin.
La suite

Le chapitre 6 achève le système. L’État qui protège le marché vit de l’impôt, et l’impôt tue le marché qui le nourrit : c’est le cycle, et c’est là qu’Ibn Khaldoun trace une courbe que le XXe siècle croira inventer.

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Ressources du chapitre

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