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Histoire de la pensée économique

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Histoire de la pensée économique

Chapitre 17 : Les courants contemporains

Auteur·rice
Affiliation

Jaouad Madkour

Faculté d’Économie et de Gestion de Tanger

Date de publication

24 septembre 2026

Le retour de la monnaie

Le monétarisme

Milton Friedman, 1912 - 2006

L’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire.

MV = PY

Si V est stable et Y contraint par l’offre, alors toute croissance durable de M se retrouve dans P.

Le taux de chômage naturel, 1968

Une prédiction confirmée par la stagflation

La relance ne trompe les agents qu’une fois. Dès qu’ils intègrent l’inflation dans leurs anticipations, l’emploi revient à son niveau naturel — avec une inflation en plus.

La stagflation des années 1970 a été prédite par cet argument, ce qui lui a valu son autorité.

Les nouveaux classiques

Robert Lucas, anticipations rationnelles

Les agents n’utilisent pas seulement le passé : ils utilisent le modèle lui-même.

Une politique annoncée est intégrée avant d’agir ; seule la surprise a un effet, et la surprise ne se répète pas.

La critique de Lucas, 1976

L’origine des microfondations

Les relations économiques estimées sur le passé se déforment quand la politique change, parce que les agents modifient leur comportement.

Conséquence : on ne peut évaluer une réforme sur des coefficients historiques. C’est l’origine de l’exigence de microfondations.

La synthèse nouvelle keynésienne

Un compromis, pas une capitulation

À partir des années 1980, des économistes comme Mankiw ou Akerlof réintroduisent, avec les mêmes exigences de microfondations que Lucas, des prix et des salaires rigides à court terme — pour des raisons qu’ils modélisent explicitement, comme le coût même de changer une étiquette de prix.

Le débat classique-keynésien du chapitre 16 continue ainsi, avec un vocabulaire commun aux deux camps.

Le choix public

Buchanan et Tullock, 1962

The Calculus of Consent

James Buchanan et Gordon Tullock appliquent à l’État le même postulat qu’à l’entreprise : les fonctionnaires et les élus poursuivent, eux aussi, leur intérêt propre — réélection, budget, prestige — et non un intérêt général désincarné.

L’État n’est pas un planificateur bienveillant

Un symétrique de la défaillance de marché

Si le marché peut échouer, faute d’information ou de concurrence, l’État peut échouer aussi, capturé par des groupes d’intérêt ou mû par des cycles électoraux plutôt que par l’intérêt général.

Ni le marché ni l’État ne sont, par nature, l’arbitre neutre que l’un ou l’autre camp leur prête habituellement.

L’information imparfaite

Trois marchés qui ne fonctionnent pas

Akerlof, 1970 - les voitures d’occasion

Le vendeur connaît la qualité, l’acheteur non. L’acheteur ne paie que le prix moyen ; les bonnes voitures se retirent ; la qualité moyenne baisse ; le prix baisse encore.

Le marché peut disparaître entièrement, alors que des échanges avantageux existaient.

Signal et filtrage

Spence et Stiglitz

Le signal — le diplôme informe sur une capacité qu’on ne peut observer.

Le filtrage — l’assureur propose plusieurs contrats pour que chacun révèle son risque en choisissant.

Ce que cela fait à la théorie

Le premier théorème du bien-être tombe

Ce n’est pas une correction de détail : le premier théorème du bien-être tombe dès que l’information est asymétrique.

La question n’est plus « faut-il intervenir ? » mais « quelle institution fait le moins mal ? ».

La rationalité limitée

De Simon à Kahneman

Herbert Simon, 1955

L’agent ne maximise pas : il satisfait. Il cherche une solution acceptable, s’arrête quand il l’a trouvée, faute de temps et de capacité de calcul.

La théorie des perspectives

Kahneman et Tversky, 1979

Les gens évaluent par rapport à un point de référence, et une perte pèse environ deux fois plus qu’un gain de même montant.

D’où l’aversion à la perte, l’effet de dotation, le refus de vendre à perte.

Ce que la finance en a tiré

Des anomalies devenues prédictions

Les bulles, les paniques, la sous-diversification, l’excès de confiance des investisseurs cessent d’être des anomalies pour devenir des prédictions.

C’est le programme de la finance comportementale, et il descend directement de 1979.

Les institutions

Ce qui gouverne au-delà des prix

Douglass North, Ronald Coase

Les institutions sont les règles du jeu : droit de propriété, exécution des contrats, coutumes.

Elles déterminent les coûts de transaction, donc quels échanges ont lieu et lesquels n’ont pas lieu.

Le point commun de ces travaux

Un retour aux préoccupations les plus anciennes du cours

Ils déplacent la question de l’allocation vers la gouvernance : non pas quel prix, mais quelles règles.

C’est un retour, avec d’autres outils, aux préoccupations de la scolastique et de la hisba.

Les communs ne sont pas condamnés

Elinor Ostrom, 1990

Contre la tragédie des communs, elle documente des dizaines de communautés — irrigation espagnole, pêcheries turques, alpages suisses — qui gèrent une ressource partagée sans privatisation ni État.

Prix Nobel en 2009, la première femme à le recevoir en économie.

Les conditions qu’elle dégage

Faute d’institution, non par nature

Des frontières claires, des règles adaptées au lieu, une sanction graduée, un mécanisme de résolution des conflits, et le droit reconnu de s’organiser.

La ressource commune n’est pas condamnée par nature : elle l’est faute d’institution.

Le développement, à part

Croissance et convergence

Robert Solow, 1956

Le modèle de croissance de Solow prédit que les pays pauvres, à même taux d’épargne et de technologie, devraient croître plus vite que les pays riches et converger vers eux — les rendements du capital étant plus élevés là où il est rare.

Une convergence qui ne s’observe pas partout

La convergence se vérifie entre pays déjà comparables, mais pas entre tous les pays du monde : d’où une littérature immense, depuis les années 1980, sur ce que le modèle laisse de côté — institutions, capital humain, géographie.

La révolution des expérimentations

Banerjee, Duflo, Kremer — prix de la Banque de Suède 2019

Plutôt que de trancher entre grandes théories du développement, ce courant teste, par des expérimentations aléatoires contrôlées — comme en médecine —, l’effet précis d’une politique donnée : distribuer des moustiquaires, subventionner des engrais, informer des parents sur le rendement de la scolarité.

C’est un retour, à l’échelle du village plutôt que de la nation, à la question posée dès l’introduction : quelle réponse concrète apporter à quel problème concret ?

L’économie islamique actuelle

Un champ constitué

Depuis les années 1960

Une littérature académique et un système bancaire se développent à partir des principes classiques : prohibition du riba, du gharar — l’incertitude excessive — et du maysir — le jeu.

Premières institutions : Mit Ghamr en Égypte (1963), Banque islamique de développement (1975).

Les instruments

Quatre montages

Murabaha — vente à marge connue. Mudaraba et musharaka — partage des profits et des pertes. Ijara — location. Sukuk — titres adossés à un actif réel.

Le principe économique sous-jacent

Rémunérer la participation, non l’attente

Le rendement doit être adossé à un actif et à un risque partagé. On ne rémunère pas l’attente, on rémunère la participation.

C’est le même critère que les titres extrinsèques du chapitre 2 : deux traditions y arrivent séparément.

Le débat interne

Une critique venue du champ lui-même

Une partie des économistes musulmans reproche à la pratique de reproduire le rendement de l’intérêt sous une forme contractuelle différente — la murabaha représentant l’essentiel des encours, loin devant le partage des pertes.

Le débat oppose la conformité de la forme à la fidélité au principe. Il est ouvert, et il est de nature économique autant que juridique.

Ce qu’il faut retenir

Les trois questions, revisitées

Retour à l’introduction

La valeur — d’abord morale, puis travail, puis utilité marginale, puis les deux lames.

La répartition — d’abord justice, puis lois naturelles, puis institutions modifiables.

L’ordre — d’abord donné, puis spontané, puis démontré sous conditions, puis conditionnel — et désormais mis en doute jusque dans l’État censé le corriger.

Ce qu’aucun siècle n’a tranché

Une discipline vivante

Le marché, livré à lui-même, produit-il un résultat acceptable ?

Chaque génération y répond, et chaque génération suivante rouvre la question. C’est ce qui fait de l’économie une discipline vivante plutôt qu’un corps de doctrine.

Le résumé du chapitre

Huit points
  1. Friedman rétablit la monnaie ; Lucas rétablit les anticipations et exige des microfondations.
  2. La synthèse nouvelle keynésienne microfonde la rigidité des prix, sans capituler devant Lucas.
  3. Le choix public applique à l’État le même postulat d’intérêt qu’au marché.
  4. L’information imparfaite fait tomber le théorème du bien-être.
  5. La rationalité limitée et la théorie des perspectives corrigent l’agent maximisateur.
  6. Les institutions déterminent quels échanges ont lieu ; Ostrom réfute la fatalité des communs.
  7. L’économie du développement expérimentale teste des politiques précises plutôt que de grandes théories.
  8. L’économie islamique contemporaine retrouve le critère du rendement adossé au risque.
Pour finir

Un économiste qui ignore l’histoire de sa discipline croit que ses outils sont neutres.

Les lire, c’est apprendre où ils ont été forgés, contre quoi, et donc quand ils cessent de valoir.

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