Histoire de la pensée économique
Les courants contemporains
- Présentation du cours
- Pourquoi lire les économistes du passé
- L'Antiquité grecque et l'oikonomia
- La scolastique latine, juste prix et usure
- Al-Ghazali, le marché, la monnaie, le besoin
- Ibn Taymiyya, le prix de marché et le prince
- Ibn Khaldoun, le travail source de la valeur
- Ibn Khaldoun, l'impôt, l'État et le cycle
- Al-Maqrizi, monnaie, disette et inflation
- Les mercantilistes, la richesse en métal
- Les physiocrates et le Tableau économique
- Adam Smith, division du travail et main invisible
- David Ricardo, rente, valeur et avantage comparatif
- Malthus, Say et Stuart Mill
- Karl Marx, plus-value et accumulation
- La révolution marginaliste
- Marshall et l'école néoclassique
- Keynes et la Théorie générale
- Les courants contemporains
Histoire de la pensée économique
Chapitre 17 : Les courants contemporains
Le retour de la monnaie
Le monétarisme
Milton Friedman, 1912 - 2006
L’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire.
MV = PY
Si V est stable et Y contraint par l’offre, alors toute croissance durable de M se retrouve dans P.
Le taux de chômage naturel, 1968
Une prédiction confirmée par la stagflation
La relance ne trompe les agents qu’une fois. Dès qu’ils intègrent l’inflation dans leurs anticipations, l’emploi revient à son niveau naturel — avec une inflation en plus.
La stagflation des années 1970 a été prédite par cet argument, ce qui lui a valu son autorité.
Les nouveaux classiques
Robert Lucas, anticipations rationnelles
Les agents n’utilisent pas seulement le passé : ils utilisent le modèle lui-même.
Une politique annoncée est intégrée avant d’agir ; seule la surprise a un effet, et la surprise ne se répète pas.
La critique de Lucas, 1976
L’origine des microfondations
Les relations économiques estimées sur le passé se déforment quand la politique change, parce que les agents modifient leur comportement.
Conséquence : on ne peut évaluer une réforme sur des coefficients historiques. C’est l’origine de l’exigence de microfondations.
La synthèse nouvelle keynésienne
Un compromis, pas une capitulation
À partir des années 1980, des économistes comme Mankiw ou Akerlof réintroduisent, avec les mêmes exigences de microfondations que Lucas, des prix et des salaires rigides à court terme — pour des raisons qu’ils modélisent explicitement, comme le coût même de changer une étiquette de prix.
Le débat classique-keynésien du chapitre 16 continue ainsi, avec un vocabulaire commun aux deux camps.
Le choix public
Buchanan et Tullock, 1962
The Calculus of Consent
James Buchanan et Gordon Tullock appliquent à l’État le même postulat qu’à l’entreprise : les fonctionnaires et les élus poursuivent, eux aussi, leur intérêt propre — réélection, budget, prestige — et non un intérêt général désincarné.
L’État n’est pas un planificateur bienveillant
Un symétrique de la défaillance de marché
Si le marché peut échouer, faute d’information ou de concurrence, l’État peut échouer aussi, capturé par des groupes d’intérêt ou mû par des cycles électoraux plutôt que par l’intérêt général.
Ni le marché ni l’État ne sont, par nature, l’arbitre neutre que l’un ou l’autre camp leur prête habituellement.
L’information imparfaite
Trois marchés qui ne fonctionnent pas
Akerlof, 1970 - les voitures d’occasion
Le vendeur connaît la qualité, l’acheteur non. L’acheteur ne paie que le prix moyen ; les bonnes voitures se retirent ; la qualité moyenne baisse ; le prix baisse encore.
Le marché peut disparaître entièrement, alors que des échanges avantageux existaient.
Signal et filtrage
Spence et Stiglitz
Le signal — le diplôme informe sur une capacité qu’on ne peut observer.
Le filtrage — l’assureur propose plusieurs contrats pour que chacun révèle son risque en choisissant.
Ce que cela fait à la théorie
Le premier théorème du bien-être tombe
Ce n’est pas une correction de détail : le premier théorème du bien-être tombe dès que l’information est asymétrique.
La question n’est plus « faut-il intervenir ? » mais « quelle institution fait le moins mal ? ».
La rationalité limitée
De Simon à Kahneman
Herbert Simon, 1955
L’agent ne maximise pas : il satisfait. Il cherche une solution acceptable, s’arrête quand il l’a trouvée, faute de temps et de capacité de calcul.
La théorie des perspectives
Kahneman et Tversky, 1979
Les gens évaluent par rapport à un point de référence, et une perte pèse environ deux fois plus qu’un gain de même montant.
D’où l’aversion à la perte, l’effet de dotation, le refus de vendre à perte.
Ce que la finance en a tiré
Des anomalies devenues prédictions
Les bulles, les paniques, la sous-diversification, l’excès de confiance des investisseurs cessent d’être des anomalies pour devenir des prédictions.
C’est le programme de la finance comportementale, et il descend directement de 1979.
Les institutions
Ce qui gouverne au-delà des prix
Douglass North, Ronald Coase
Les institutions sont les règles du jeu : droit de propriété, exécution des contrats, coutumes.
Elles déterminent les coûts de transaction, donc quels échanges ont lieu et lesquels n’ont pas lieu.
Le point commun de ces travaux
Un retour aux préoccupations les plus anciennes du cours
Ils déplacent la question de l’allocation vers la gouvernance : non pas quel prix, mais quelles règles.
C’est un retour, avec d’autres outils, aux préoccupations de la scolastique et de la hisba.
Les communs ne sont pas condamnés
Elinor Ostrom, 1990
Contre la tragédie des communs, elle documente des dizaines de communautés — irrigation espagnole, pêcheries turques, alpages suisses — qui gèrent une ressource partagée sans privatisation ni État.
Prix Nobel en 2009, la première femme à le recevoir en économie.
Les conditions qu’elle dégage
Faute d’institution, non par nature
Des frontières claires, des règles adaptées au lieu, une sanction graduée, un mécanisme de résolution des conflits, et le droit reconnu de s’organiser.
La ressource commune n’est pas condamnée par nature : elle l’est faute d’institution.
Le développement, à part
Croissance et convergence
Robert Solow, 1956
Le modèle de croissance de Solow prédit que les pays pauvres, à même taux d’épargne et de technologie, devraient croître plus vite que les pays riches et converger vers eux — les rendements du capital étant plus élevés là où il est rare.
Une convergence qui ne s’observe pas partout
La convergence se vérifie entre pays déjà comparables, mais pas entre tous les pays du monde : d’où une littérature immense, depuis les années 1980, sur ce que le modèle laisse de côté — institutions, capital humain, géographie.
La révolution des expérimentations
Banerjee, Duflo, Kremer — prix de la Banque de Suède 2019
Plutôt que de trancher entre grandes théories du développement, ce courant teste, par des expérimentations aléatoires contrôlées — comme en médecine —, l’effet précis d’une politique donnée : distribuer des moustiquaires, subventionner des engrais, informer des parents sur le rendement de la scolarité.
C’est un retour, à l’échelle du village plutôt que de la nation, à la question posée dès l’introduction : quelle réponse concrète apporter à quel problème concret ?
L’économie islamique actuelle
Un champ constitué
Depuis les années 1960
Une littérature académique et un système bancaire se développent à partir des principes classiques : prohibition du riba, du gharar — l’incertitude excessive — et du maysir — le jeu.
Premières institutions : Mit Ghamr en Égypte (1963), Banque islamique de développement (1975).
Les instruments
Quatre montages
Murabaha — vente à marge connue. Mudaraba et musharaka — partage des profits et des pertes. Ijara — location. Sukuk — titres adossés à un actif réel.
Le principe économique sous-jacent
Rémunérer la participation, non l’attente
Le rendement doit être adossé à un actif et à un risque partagé. On ne rémunère pas l’attente, on rémunère la participation.
C’est le même critère que les titres extrinsèques du chapitre 2 : deux traditions y arrivent séparément.
Le débat interne
Une critique venue du champ lui-même
Une partie des économistes musulmans reproche à la pratique de reproduire le rendement de l’intérêt sous une forme contractuelle différente — la murabaha représentant l’essentiel des encours, loin devant le partage des pertes.
Le débat oppose la conformité de la forme à la fidélité au principe. Il est ouvert, et il est de nature économique autant que juridique.
Ce qu’il faut retenir
Les trois questions, revisitées
Retour à l’introduction
La valeur — d’abord morale, puis travail, puis utilité marginale, puis les deux lames.
La répartition — d’abord justice, puis lois naturelles, puis institutions modifiables.
L’ordre — d’abord donné, puis spontané, puis démontré sous conditions, puis conditionnel — et désormais mis en doute jusque dans l’État censé le corriger.
Ce qu’aucun siècle n’a tranché
Une discipline vivante
Le marché, livré à lui-même, produit-il un résultat acceptable ?
Chaque génération y répond, et chaque génération suivante rouvre la question. C’est ce qui fait de l’économie une discipline vivante plutôt qu’un corps de doctrine.
Le résumé du chapitre
Huit points
- Friedman rétablit la monnaie ; Lucas rétablit les anticipations et exige des microfondations.
- La synthèse nouvelle keynésienne microfonde la rigidité des prix, sans capituler devant Lucas.
- Le choix public applique à l’État le même postulat d’intérêt qu’au marché.
- L’information imparfaite fait tomber le théorème du bien-être.
- La rationalité limitée et la théorie des perspectives corrigent l’agent maximisateur.
- Les institutions déterminent quels échanges ont lieu ; Ostrom réfute la fatalité des communs.
- L’économie du développement expérimentale teste des politiques précises plutôt que de grandes théories.
- L’économie islamique contemporaine retrouve le critère du rendement adossé au risque.
Pour finir
Un économiste qui ignore l’histoire de sa discipline croit que ses outils sont neutres.
Les lire, c’est apprendre où ils ont été forgés, contre quoi, et donc quand ils cessent de valoir.
Ressources du chapitre
- Diapositives
- Polycopié du chapitre
- Exercices corrigés
- Application interactive
- — Vidéo
- QCM (bientôt)