Histoire de la pensée économique
L’Antiquité grecque et l’oikonomia
- Présentation du cours
- Pourquoi lire les économistes du passé
- L'Antiquité grecque et l'oikonomia
- La scolastique latine, juste prix et usure
- Al-Ghazali, le marché, la monnaie, le besoin
- Ibn Taymiyya, le prix de marché et le prince
- Ibn Khaldoun, le travail source de la valeur
- Ibn Khaldoun, l'impôt, l'État et le cycle
- Al-Maqrizi, monnaie, disette et inflation
- Les mercantilistes, la richesse en métal
- Les physiocrates et le Tableau économique
- Adam Smith, division du travail et main invisible
- David Ricardo, rente, valeur et avantage comparatif
- Malthus, Say et Stuart Mill
- Karl Marx, plus-value et accumulation
- La révolution marginaliste
- Marshall et l'école néoclassique
- Keynes et la Théorie générale
- Les courants contemporains
Histoire de la pensée économique
Chapitre 1 : L’Antiquité grecque et l’oikonomia
Avant Xénophon
Hésiode et la rareté, vers 700 av. J.-C.
Les Travaux et les Jours
Le plus ancien texte grec à traiter de la rareté : la terre est ingrate, le travail est la seule réponse, et le temps agricole ne se rattrape pas.
Une intuition sans théorie
Hésiode moralise plus qu’il n’analyse — le travail est vertu, la paresse est faute. Mais l’idée qu’une ressource limitée impose un arbitrage dans le temps est déjà là, trois siècles avant Xénophon.
Le mot et la chose
D’où vient le mot « économie »
Oikos et nomos
\text{oikonomia} \;=\; \text{oikos (la maison)} \;+\; \text{nomos (la regle)}
C’est l’art d’administrer un domaine : les terres, les récoltes, les esclaves, les provisions.
Ce que le mot ne désigne pas
Ni marché, ni nation, ni richesse
Le domaine grec vise l’autosuffisance — l’autarkeia — : ce qu’il vend, il le vend faute de mieux.
Le mot ne prendra son sens actuel qu’au XVIIe siècle, quand Montchrestien lui accolera l’adjectif politique — l’administration non plus d’une maison, mais d’un royaume, étudiée au chapitre 8.
Xénophon et Platon
Xénophon, le premier traité
L’Économique, vers 380 av. J.-C.
Un manuel de gestion agricole : quand semer, comment surveiller un intendant, comment ordonner un magasin.
Une intuition y perce pourtant — la division du travail améliore la qualité. Dans une grande ville, celui qui ne fait que des chaussures d’homme les fait mieux que celui qui fait de tout.
Vingt-deux siècles avant les épingles
Le même argument, deux usages
L’argument est exactement celui d’Adam Smith au chapitre premier de la Richesse des nations.
La différence est décisive : Xénophon y voit un effet de la taille du marché sur la qualité ; Smith en fera, au chapitre 10, le moteur de la croissance générale.
Platon et la cité juste
La République, livre II
Platon fait naître la cité d’un constat : aucun homme ne se suffit à lui-même. La division du travail n’y est pas un moyen d’enrichissement, mais la condition même de la vie en commun.
Une division au service de la cité, non du marché
Chez Platon, chacun se spécialise pour que la cité fonctionne bien, pas pour produire davantage. L’efficacité est un sous-produit, non un objectif. C’est l’inverse de la logique qui s’imposera avec Smith.
Aristote et la valeur
La première distinction de l’histoire
Les deux usages d’un bien
Aristote, Politique, livre I : toute chose a deux usages.
\text{usage propre (l'usage)} \qquad\text{et}\qquad \text{usage impropre (l'echange)}
Une chaussure sert à se chausser — c’est son usage propre — et sert à être échangée.
Valeur d’usage et valeur d’échange
Une distinction qui traverse vingt-trois siècles
Smith la reprend telle quelle au chapitre 10, Ricardo la creuse au chapitre 11, Marx en fait le premier paragraphe du Capital au chapitre 13.
Elle naît ici, dans une phrase de sept lignes qui ne cherchait pas à fonder une science.
Le paradoxe qu’il ne résout pas
L’eau et le diamant, déjà
Aristote voit que l’échange suppose une commune mesure entre des biens incommensurables : combien de paires de chaussures pour une maison ?
Il propose le besoin — chreia — comme mesure, puis la monnaie comme sa représentation conventionnelle. Il s’arrête là.
Pourquoi c’est un point d’arrêt fécond
Vingt-deux siècles d’attente
Faute d’une théorie de l’intensité du besoin, la question reste ouverte.
Ce sont les marginalistes, en 1871, qui répondront au chapitre 14 : ce n’est pas le besoin total qui mesure, c’est le besoin de la dernière unité.
L’échange selon Aristote
La justice commutative
Éthique à Nicomaque, livre V
Aristote y traite l’échange comme une question de justice, non de marché : un échange juste doit conserver une proportion entre ce que chacun donne et reçoit.
L’exemple du cordonnier et du maçon
Combien de chaussures pour une maison
Aristote pose l’équation de principe :
\text{maisons} \times \text{prix de la maison} = \text{chaussures} \times \text{prix de la chaussure}
Mais il ne dit pas comment ce prix se fixe — seulement qu’un échange juste doit le respecter.
Une proportion, pas un prix
Ce que l’analyse laisse en suspens
Aristote raisonne en économiste de la justice distributive, pas encore en théoricien du marché. La question de la formation du prix restera ouverte jusqu’à la scolastique, au chapitre 2.
La monnaie selon Aristote
Ses trois fonctions
Ce que fait la monnaie
- Mesurer — elle rend les biens comparables.
- Échanger — elle brise le troc et sa double coïncidence des besoins.
- Réserver — elle transporte la valeur dans le temps.
Une liste qui n’a pas bougé
Vingt-trois siècles sans correction
Ouvrez n’importe quel manuel de macroéconomie contemporain : la liste est la même, dans le même ordre.
C’est rare en science.
La monnaie est conventionnelle
Nomisma vient de nomos
La monnaie ne vaut pas par nature mais par convention — nomos, la loi. Elle vaut parce qu’on est convenu qu’elle vaut.
La conséquence, radicale
Une porte ouverte
Si la monnaie est conventionnelle, elle peut être changée par décision. Aristote ouvre ainsi la voie à toute la réflexion ultérieure sur la manipulation monétaire — celle des princes médiévaux, celle des sultans mamelouks qu’analysera Al-Maqrizi au chapitre 7.
La chrématistique
L’acquisition légitime et l’autre
Deux façons d’acquérir
L’économique : acquérir ce qui est nécessaire à la vie du domaine. Elle a une limite naturelle — on ne mange qu’un temps.
La chrématistique : acquérir de la monnaie pour elle-même. Elle est sans limite, car aucun besoin ne la borne.
Le critère n’est pas moral, il est logique
Un argument de structure
Aristote ne condamne pas la richesse. Il observe qu’une activité sans terme interne ne peut être une fin bonne, puisqu’elle ne peut jamais être atteinte.
La cité et le marchand : où finit l’économique
Une frontière qui se déplacera
Aristote trace une frontière nette entre l’administration du domaine, vertueuse, et le commerce à but lucratif, suspect. Cette frontière se déplacera sans cesse par la suite : la scolastique l’assouplit pour le marchand de bonne foi, Ibn Taymiyya la redéfinit autour du prix d’équivalence, Smith la fait presque disparaître.
L’usure
L’argument de la stérilité
Le petit rejeton
\text{tokos} \;=\; \text{l'interet} \;=\; \text{le petit}
Le mot grec pour intérêt signifie littéralement le rejeton. Or la monnaie ne se reproduit pas : elle est stérile. Faire naître de l’argent de l’argent est contre nature.
Un précédent romain : Caton
Le prêt à intérêt comparé au meurtre
Caton l’Ancien, deux siècles plus tard, rapporte dans son traité d’agriculture avoir demandé ce qu’on pensait du prêt à intérêt, et reçu cette réponse : « Que penser du meurtre ? » L’argument de la stérilité trouve ainsi un écho pratique et juridique dès la République romaine.
Une phrase qui gouverne mille cinq cents ans
Un point unique de départ
Cette page unique fonde l’interdit chrétien de l’usure et nourrit sa discussion en terre d’Islam.
Elle ne sera vraiment retournée qu’au XVIe siècle, quand on comprendra que ce qui est rémunéré n’est pas la monnaie mais le temps et le risque.
L’esclavage, une hypothèque
Le travail sans le travailleur
Politique, livre I
Aristote justifie l’esclavage comme naturel à certains hommes, faits selon lui pour être « des instruments animés ». Sa théorie du travail ne comporte donc aucune place pour un salaire, puisque le travailleur n’est pas juridiquement une partie au contrat.
Pourquoi ce cours ne l’esquive pas
Un présupposé de son siècle, pas un détail
Rappelé à l’introduction : refuser l’anachronisme n’oblige pas à taire ce qui, dans une doctrine, est indéfendable aujourd’hui.
L’absence de théorie du salaire chez Aristote n’est pas un oubli technique : c’est la conséquence directe de ce présupposé. Il faudra attendre les scolastiques, puis les classiques, pour qu’un salaire devienne un objet théorique à part entière.
Ce qu’il faut retenir
Le résumé du chapitre
Huit points
- Hésiode pose déjà la rareté et l’arbitrage dans le temps, avant même le mot oikonomia.
- Oikonomia désigne l’administration d’un domaine, non l’étude des marchés.
- Xénophon aperçoit la division du travail ; Platon la subordonne à la cité, non au profit.
- Aristote sépare valeur d’usage et valeur d’échange, et pose l’échange comme une question de justice.
- Il donne à la monnaie ses trois fonctions, encore enseignées telles quelles.
- La monnaie vaut par convention, donc peut être manipulée.
- La chrématistique est critiquée pour son absence de limite, non par moralisme ; l’usure, pour sa stérilité.
- Sa théorie repose sur l’esclavage, qui exclut d’emblée toute théorie du salaire.
La suite
Le chapitre 2 suit ces thèses jusqu’au Moyen Âge latin, où elles deviennent une doctrine juridique : le juste prix et l’interdit de l’usure.
Ressources du chapitre
- Diapositives
- Polycopié du chapitre
- Exercices corrigés
- Application interactive
- — Vidéo
- QCM (bientôt)