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Histoire de la pensée économique

Ibn Taymiyya, le prix de marché et le prince

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Histoire de la pensée économique

Chapitre 4 : Ibn Taymiyya, le prix de marché et le prince

Auteur·rice
Affiliation

Jaouad Madkour

Faculté d’Économie et de Gestion de Tanger

Date de publication

24 septembre 2026

Le pont vers le latin

Ibn Rushd, dit Averroès, 1126-1198

Cordoue, un demi-siècle après Al-Ghazali

Philosophe et juriste andalou, Averroès écrit de vastes commentaires sur Aristote — dont ses passages sur l’échange, la monnaie et la chrématistique du chapitre 1.

Le vrai chemin d’Aristote vers Paris

Une transmission trop souvent oubliée

Ces commentaires, traduits de l’arabe en latin à Tolède au tournant du XIIIe siècle, sont l’un des canaux principaux par lesquels Aristote redevient lisible en Europe latine.

Quand Albert le Grand et Thomas d’Aquin discutent le juste prix au chapitre 2, ils lisent souvent Aristote accompagné du commentaire d’Averroès. La frontière entre les deux traditions, sur ce point précis, n’existe pas.

Un contemporain persan

Nasir al-Din al-Tusi, 1201-1274

Akhlaq-i Nasiri

Savant et vizir ismaélien puis mongol, contemporain de la jeunesse d’Ibn Taymiyya, al-Tusi consacre une section de son traité d’éthique à la vie domestique et à l’échange.

L’origine de la monnaie et de l’échange, revue

Une synthèse, pas une rupture

Il reprend et détaille l’argument d’Al-Ghazali sur la monnaie comme mesure commune, en insistant sur un point : sans une unité de mesure stable, la coopération économique entre spécialistes serait impossible à organiser au-delà du face-à-face.

Situer l’auteur

Taqi al-Din Ibn Taymiyya

1263 - 1328

Né à Harran, réfugié à Damas devant l’avancée mongole. Juriste hanbalite, polémiste, plusieurs fois emprisonné — il meurt en prison à la citadelle de Damas.

Ses écrits économiques tiennent dans deux traités : al-Hisba fi-l-Islam et une partie des Fatawa.

Une vie de conflits

Pourquoi un juriste finit en prison

Ses emprisonnements ne viennent pas de ses positions économiques, mais de ses prises de position théologiques et de ses fatwas contre certaines pratiques mongoles et soufies jugées non conformes.

Le traité sur le marché est un texte de circonstance, écrit par un homme habitué à devoir justifier chacune de ses positions devant une autorité hostile — ce qui explique sa rigueur argumentative.

Le problème qu’il a sous les yeux

Damas assiégée

Damas, ville de garnison, subit disettes, sièges et flambées de prix. La population accuse les marchands ; l’autorité est priée de fixer les prix.

Toute sa théorie répond à cette demande précise : faut-il taxer les prix ?

Le prix a des causes

La thèse centrale

Ce qu’il écrit

La hausse et la baisse des prix ne proviennent pas toujours de l’injustice de quelqu’un.

Elles proviennent souvent d’une diminution du bien ou d’une augmentation du nombre de ceux qui le demandent.

Pourquoi cette phrase est un basculement

Juger contre expliquer

La scolastique latine juge le prix. Ibn Taymiyya l’explique.

Il retire au prix son caractère d’acte moral pour en faire le résultat d’un état du marché — et donc quelque chose qu’on peut analyser sans chercher un coupable.

Les causes qu’il énumère

Six déterminants du prix
  1. L’intensité du désir pour le bien, et le nombre de ceux qui le veulent.
  2. La rareté ou l’abondance de ce qui est demandé.
  3. La solvabilité de l’acheteur.
  4. La qualité du moyen de paiement — or, argent, monnaie faible.
  5. Le coût supporté par le vendeur, notamment le transport.
  6. Le risque de la transaction, et le crédit accordé.

Ce que contient cette liste

Six variables d’un manuel moderne, en 1300

On y lit, dans le désordre mais sans erreur : la demande, l’offre, le pouvoir d’achat, la qualité de la monnaie, le coût de production, la prime de risque.

L’institution de la hisba

Une charge publique ancienne

Le muhtasib

La hisba — l’inspection des marchés — est une charge publique déjà ancienne au temps d’Ibn Taymiyya : le muhtasib contrôle poids, mesures et loyauté des transactions dans les villes musulmanes depuis les premiers siècles de l’Islam.

Ce qu’Ibn Taymiyya en fait

D’une charge de police à une doctrine économique

Son traité al-Hisba fi-l-Islam transforme cette fonction administrative en occasion de théoriser les limites de l’intervention publique : jusqu’où l’inspecteur du marché peut-il aller sans devenir lui-même une cause de distorsion des prix ?

Le prix équivalent

Une notion opératoire

Thaman al-mithl

Le prix équivalent est celui qui s’établit sur un marché où l’offre et la demande jouent librement, sans coalition ni contrainte.

C’est la référence : tout prix qui s’en écarte demande une explication.

Comparer avec le juste prix latin

Norme morale contre repère positif

Le justum pretium est une norme morale : ce que le prix devrait être.

Le thaman al-mithl est un repère positif : ce que le prix serait si le marché était libre. La nuance sépare deux façons de faire de l’économie.

La rémunération équivalente

Ujrat al-mithl

Le même raisonnement s’applique au travail : le salaire équivalent est celui qui se pratique pour une tâche comparable, dans un marché non contraint.

La portée pratique

Un critère observable

Le juge qui doit fixer une indemnité, un loyer ou un salaire sans contrat écrit dispose ainsi d’un critère observable : le cours du marché voisin.

La théorie est née d’un besoin de tribunal, et c’est ce qui la rend précise.

Faut-il fixer les prix

La réponse en deux temps

La règle

Quand le prix monte par le jeu normal du marché, le fixer est une injustice — on prive les vendeurs de leur droit sans qu’ils aient rien commis.

L’exception

Quand le prix monte par manœuvre — accaparement, entente entre vendeurs, refus collectif de vendre —, l’autorité doit intervenir et fixer le prix équivalent.

L’accaparement

Ihtikar

Retenir un bien de première nécessité pour en faire monter le cours, dans un marché où l’on est seul ou peu nombreux à le détenir.

Une définition qui suppose le pouvoir de marché

L’accaparement n’est pas le simple stockage : c’est le stockage par celui qui peut, à lui seul, déplacer le prix.

La condition est exactement celle du pouvoir de monopole. Ibn Taymiyya distingue ce qu’un manuel appelle aujourd’hui le prix concurrentiel et le prix de monopole.

Un cas limite : la disette générale

Ce que la règle ne couvre pas

Reste un cas que sa distinction ne résout pas nettement : une disette générale, sans manœuvre d’aucun vendeur, où le prix atteint un niveau que la population ne peut plus payer.

Ibn Taymiyya penche pour la non-intervention même alors, au nom du même principe — mais le cas divisera durablement les juristes qui lui succèdent.

Le prince et le marché

Ce que l’autorité doit faire

Trois devoirs

Garantir l’information — poids, mesures, qualité annoncée.

Empêcher la contrainte — coalitions, barrières à l’entrée du marché.

Ne pas se substituer au marché quand celui-ci fonctionne.

Une doctrine de la régulation

Ni libérale ni interventionniste : conditionnelle

La liste n’est ni libérale ni interventionniste : elle est conditionnelle.

L’autorité corrige les défaillances — asymétrie d’information, pouvoir de marché — et s’abstient partout ailleurs. C’est l’architecture d’un cours de microéconomie contemporain.

Ce que la comparaison permet de dire

Quatre siècles et demi d’avance sur un point précis

L’idée que le prix libre est un repère, et que l’intervention ne se justifie que par une défaillance identifiée, n’apparaît en Europe qu’avec les physiocrates, vers 1760, au chapitre 9.

Ibn Taymiyya l’écrit vers 1300 — soit environ quatre siècles et demi plus tôt.

Une précaution d’honnêteté

Ce que le mérite n’est pas

Il ne construit pas de modèle, ne trace pas de courbe, ne démontre rien au sens moderne.

Le mérite n’est pas d’avoir fait de l’économie mathématique : il est d’avoir vu, et dit, que le prix obéit à des causes.

Ce qu’il faut retenir

Le résumé du chapitre

Neuf points
  1. Averroès transmet Aristote au monde latin : la frontière islam/chrétienté sur ces questions est poreuse.
  2. Al-Tusi confirme, en Perse, l’argument d’Al-Ghazali sur la monnaie comme mesure stable.
  3. Le prix monte ou baisse sans que personne soit fautif : la thèse fondatrice d’Ibn Taymiyya.
  4. Six déterminants sont énumérés, dont l’offre, la demande, le coût et le risque.
  5. La hisba, charge ancienne, devient sous sa plume une doctrine des limites de l’intervention.
  6. Le prix équivalent est un repère positif, non une norme morale.
  7. Fixer les prix est injuste si le marché est libre, requis s’il est manipulé — la disette générale reste un cas limite.
  8. L’accaparement est défini par le pouvoir de marché, non par le stockage.
  9. Le rôle de l’autorité est de corriger les défaillances, pas de remplacer le marché.

La suite

La suite

Le chapitre 5 aborde l’auteur le plus ambitieux de la série. Ibn Khaldoun ne décrit pas un marché : il cherche la loi qui gouverne la naissance et la mort des civilisations — et il la trouve dans le travail.

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