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Histoire de la pensée économique

Les mercantilistes, la richesse en métal

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Histoire de la pensée économique

Chapitre 8 : Les mercantilistes, la richesse en métal

Auteur·rice
Affiliation

Jaouad Madkour

Faculté d’Économie et de Gestion de Tanger

Date de publication

24 septembre 2026

Un courant sans école

Ce que le mot recouvre

Mercantilisme

Un ensemble de doctrines et de pratiques européennes, du XVIe au XVIIIe siècle, qui font de l’accumulation de métaux précieux l’objectif de la politique économique.

Le mot est forgé après coup, par les physiocrates puis par Smith, pour désigner ce qu’ils combattent.

Une précaution de lecture

Un système, ou son procès ?

Aucun mercantiliste ne s’est appelé ainsi. Ce sont des marchands, des conseillers du prince, des administrateurs, qui écrivent des mémoires pour un problème précis.

Chercher chez eux un système cohérent, c’est déjà les juger avec les lunettes de Smith.

Le contexte qui les produit

Trois faits du XVI-e siècle

L’afflux de l’or et de l’argent d’Amérique, qui multiplie par trois le stock monétaire européen.

La construction des États modernes, qui ont besoin de recettes pour leurs armées.

La concurrence coloniale, qui fait du commerce un prolongement de la guerre.

Ce que cela impose comme cadre

Une prémisse fausse, mais pas absurde

Dans un monde où le stock de métal est donné et où les guerres se paient comptant, ce qu’un royaume gagne, un autre le perd.

Toute la doctrine découle de cette prémisse — qui est fausse, mais qui n’a rien d’absurde dans ce contexte.

Le premier traité systématique

Antonio Serra, Naples, 1613

Breve trattato

Emprisonné à Naples pour raisons obscures, Serra y écrit ce que beaucoup considèrent comme le premier traité systématique d’économie politique — un demi-siècle avant Mun et Colbert.

Manufactures contre matières premières

Un argument sur la nature des activités

Il explique pourquoi Venise, dépourvue de mines, est plus riche que le royaume de Naples, pourtant doté de ressources naturelles : la manufacture rapporte davantage que l’extraction brute, parce qu’elle emploie plus de main-d’œuvre et se vend plus cher au poids.

L’argument annonce, sans le savoir, celui d’Al-Ghazali sur la chaîne des métiers, vu au chapitre 3.

La doctrine

Les trois propositions

Ce que soutiennent les mercantilistes
  1. La richesse d’une nation se mesure à son stock d’or et d’argent.
  2. Elle s’accroît par un excédent commercial : exporter plus qu’on n’importe.
  3. L’État doit donc diriger le commerce : droits de douane, primes à l’exportation, monopoles, marine.

La conséquence logique

Un jeu à somme nulle

Si la richesse est un stock fixe qui se déplace, le commerce est un jeu à somme nulle. Il n’y a pas de gain mutuel possible.

De là suit tout le reste : la colonie sert la métropole, le voisin est un rival, la guerre commerciale est rationnelle.

Trois auteurs, trois nuances

Thomas Mun, Angleterre, 1664

England’s Treasure by Forraign Trade. Il défend la Compagnie des Indes, accusée d’exporter de l’argent.

Son argument : ce qui compte n’est pas chaque transaction mais la balance globale. Exporter de l’argent pour rapporter des épices revendues plus cher enrichit le royaume.

Colbert, France, 1665-1683

Le mercantilisme comme politique d’État : manufactures royales, règlements de qualité, tarifs de 1664 et 1667, Compagnies de commerce.

C’est le versant administratif de la doctrine, et le plus durable dans ses effets.

Le versant monétaire

Jean Bodin, 1568

Répondant à Malestroit, qui attribuait la hausse des prix à l’altération des monnaies, Bodin l’attribue à l’abondance de l’or et de l’argent venus d’Amérique.

Un mercantiliste qui scie sa propre branche

La théorie quantitative née dans le camp adverse

Si l’afflux de métal fait monter les prix, alors accumuler du métal rend les exportations plus chères — donc réduit l’excédent qu’on cherchait.

La théorie quantitative, née dans le camp mercantiliste, en est la première réfutation.

William Petty, arithméticien

Political Arithmetick, 1690

Une ambition nouvelle

Médecin devenu statisticien, Petty veut fonder les décisions publiques sur des chiffres mesurés — population, terres, revenus — plutôt que sur des jugements de valeur. Il est le premier à tenter d’estimer un revenu national.

Travail et terre, père et mère de la richesse

Une formule restée célèbre

« Le travail est le père et principe actif de la richesse, comme la terre en est la mère. »

Cette phrase, écrite en pleine période mercantiliste, s’éloigne déjà du métal comme mesure de la richesse — elle annonce directement la théorie de la valeur-travail que Smith développera au chapitre 10.

La critique classique

Le mécanisme de Hume

Le flux automatique, 1752

Un pays qui accumule du métal voit ses prix monter ; ses exportations deviennent chères, ses importations bon marché ; l’excédent disparaît et le métal ressort.

Ce que Hume démontre

Poursuivre l’accumulation est contradictoire

L’excédent commercial permanent est impossible. Le mécanisme qui l’a produit le détruit.

Poursuivre l’accumulation métallique est donc non seulement inutile mais contradictoire.

Le reproche de Smith

La confusion fondamentale

Smith reproche aux mercantilistes de confondre la richesse et la monnaie.

La richesse d’une nation, écrit-il, est ce qu’elle produit annuellement — non le métal qu’elle enferme. L’or ne se mange pas, ne se porte pas, ne loge personne.

Le déplacement décisif

D’un stock à un flux

On passe d’une richesse-stock à une richesse-flux.

C’est cette phrase qui rend l’économie politique possible : si la richesse est un flux, elle peut croître pour tous à la fois, et le commerce cesse d’être une guerre.

Richard Cantillon, transition

Essai sur la nature du commerce en général, vers 1730

Un banquier franco-irlandais

Publié après sa mort en 1755, mais rédigé vers 1730, l’Essai de Cantillon est souvent salué comme le premier traité d’économie véritablement systématique en langue française.

Un système déjà complet

Un pont entre deux mondes

Cantillon y articule déjà la terre comme source ultime de toute valeur, le rôle de l’entrepreneur comme preneur de risque face à l’incertitude des prix, et un embryon de théorie de la population liée aux ressources.

Il n’est pas mercantiliste — la terre, pas le métal, y fonde la richesse — mais il n’est pas encore physiocrate non plus : il annonce le système que le chapitre 9 va systématiser.

Ce qu’ils ont vu juste

Trois apports réels

Ce que la critique a effacé à tort

La balance des paiements comme objet comptable : ils l’inventent.

Le rôle de la demande et de la circulation monétaire dans l’activité, que Keynes leur reconnaîtra explicitement.

L’industrie naissante : protéger une production nouvelle le temps qu’elle atteigne sa taille efficace n’est pas absurde — List le systématisera en 1841.

Keynes réhabilite les mercantilistes

Un raisonnement mal justifié, pas faux

Au chapitre 22 de la Théorie générale, Keynes écrit que leur souci du solde extérieur et de l’abondance monétaire visait, sans le nommer, le maintien de l’emploi.

Dans une économie où la demande peut manquer, l’excédent extérieur soutient l’activité. Le raisonnement n’était pas faux : il était mal justifié.

Ce qu’il faut retenir

Le résumé du chapitre

Neuf points
  1. Le mercantilisme est un ensemble de pratiques, nommé par ses adversaires — Serra en donne, dès 1613, la première mise en système.
  2. Sa prémisse : la richesse est un stock de métal, donc le commerce est à somme nulle.
  3. D’où l’excédent commercial comme objectif, et l’État comme chef d’orchestre — Mun et Colbert en donnent deux visages.
  4. Bodin (1568) montre que l’afflux de métal fait monter les prix.
  5. Petty (1690) fait du travail et de la terre, non du métal, le père et la mère de la richesse.
  6. Hume (1752) en déduit que l’excédent permanent est impossible.
  7. Smith oppose la richesse-flux à la richesse-stock : c’est le vrai basculement.
  8. Cantillon, vers 1730, esquisse déjà un système complet fondé sur la terre.
  9. Keynes leur reconnaîtra, deux siècles plus tard, une intuition juste sur l’emploi.

La suite

La suite

Le chapitre 9 présente le premier système complet de l’économie : les physiocrates, qui répondent au mercantilisme en soutenant que la richesse ne vient ni du métal ni du commerce, mais de la terre.

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Ressources du chapitre

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