Histoire de la pensée économique
Les mercantilistes, la richesse en métal
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- Les courants contemporains
Histoire de la pensée économique
Chapitre 8 : Les mercantilistes, la richesse en métal
Un courant sans école
Ce que le mot recouvre
Mercantilisme
Un ensemble de doctrines et de pratiques européennes, du XVIe au XVIIIe siècle, qui font de l’accumulation de métaux précieux l’objectif de la politique économique.
Le mot est forgé après coup, par les physiocrates puis par Smith, pour désigner ce qu’ils combattent.
Une précaution de lecture
Un système, ou son procès ?
Aucun mercantiliste ne s’est appelé ainsi. Ce sont des marchands, des conseillers du prince, des administrateurs, qui écrivent des mémoires pour un problème précis.
Chercher chez eux un système cohérent, c’est déjà les juger avec les lunettes de Smith.
Le contexte qui les produit
Trois faits du XVI-e siècle
L’afflux de l’or et de l’argent d’Amérique, qui multiplie par trois le stock monétaire européen.
La construction des États modernes, qui ont besoin de recettes pour leurs armées.
La concurrence coloniale, qui fait du commerce un prolongement de la guerre.
Ce que cela impose comme cadre
Une prémisse fausse, mais pas absurde
Dans un monde où le stock de métal est donné et où les guerres se paient comptant, ce qu’un royaume gagne, un autre le perd.
Toute la doctrine découle de cette prémisse — qui est fausse, mais qui n’a rien d’absurde dans ce contexte.
Le premier traité systématique
Antonio Serra, Naples, 1613
Breve trattato
Emprisonné à Naples pour raisons obscures, Serra y écrit ce que beaucoup considèrent comme le premier traité systématique d’économie politique — un demi-siècle avant Mun et Colbert.
Manufactures contre matières premières
Un argument sur la nature des activités
Il explique pourquoi Venise, dépourvue de mines, est plus riche que le royaume de Naples, pourtant doté de ressources naturelles : la manufacture rapporte davantage que l’extraction brute, parce qu’elle emploie plus de main-d’œuvre et se vend plus cher au poids.
L’argument annonce, sans le savoir, celui d’Al-Ghazali sur la chaîne des métiers, vu au chapitre 3.
La doctrine
Les trois propositions
Ce que soutiennent les mercantilistes
- La richesse d’une nation se mesure à son stock d’or et d’argent.
- Elle s’accroît par un excédent commercial : exporter plus qu’on n’importe.
- L’État doit donc diriger le commerce : droits de douane, primes à l’exportation, monopoles, marine.
La conséquence logique
Un jeu à somme nulle
Si la richesse est un stock fixe qui se déplace, le commerce est un jeu à somme nulle. Il n’y a pas de gain mutuel possible.
De là suit tout le reste : la colonie sert la métropole, le voisin est un rival, la guerre commerciale est rationnelle.
Trois auteurs, trois nuances
Thomas Mun, Angleterre, 1664
England’s Treasure by Forraign Trade. Il défend la Compagnie des Indes, accusée d’exporter de l’argent.
Son argument : ce qui compte n’est pas chaque transaction mais la balance globale. Exporter de l’argent pour rapporter des épices revendues plus cher enrichit le royaume.
Colbert, France, 1665-1683
Le mercantilisme comme politique d’État : manufactures royales, règlements de qualité, tarifs de 1664 et 1667, Compagnies de commerce.
C’est le versant administratif de la doctrine, et le plus durable dans ses effets.
Le versant monétaire
Jean Bodin, 1568
Répondant à Malestroit, qui attribuait la hausse des prix à l’altération des monnaies, Bodin l’attribue à l’abondance de l’or et de l’argent venus d’Amérique.
Un mercantiliste qui scie sa propre branche
La théorie quantitative née dans le camp adverse
Si l’afflux de métal fait monter les prix, alors accumuler du métal rend les exportations plus chères — donc réduit l’excédent qu’on cherchait.
La théorie quantitative, née dans le camp mercantiliste, en est la première réfutation.
William Petty, arithméticien
Political Arithmetick, 1690
Une ambition nouvelle
Médecin devenu statisticien, Petty veut fonder les décisions publiques sur des chiffres mesurés — population, terres, revenus — plutôt que sur des jugements de valeur. Il est le premier à tenter d’estimer un revenu national.
Travail et terre, père et mère de la richesse
Une formule restée célèbre
« Le travail est le père et principe actif de la richesse, comme la terre en est la mère. »
Cette phrase, écrite en pleine période mercantiliste, s’éloigne déjà du métal comme mesure de la richesse — elle annonce directement la théorie de la valeur-travail que Smith développera au chapitre 10.
La critique classique
Le mécanisme de Hume
Le flux automatique, 1752
Un pays qui accumule du métal voit ses prix monter ; ses exportations deviennent chères, ses importations bon marché ; l’excédent disparaît et le métal ressort.
Ce que Hume démontre
Poursuivre l’accumulation est contradictoire
L’excédent commercial permanent est impossible. Le mécanisme qui l’a produit le détruit.
Poursuivre l’accumulation métallique est donc non seulement inutile mais contradictoire.
Le reproche de Smith
La confusion fondamentale
Smith reproche aux mercantilistes de confondre la richesse et la monnaie.
La richesse d’une nation, écrit-il, est ce qu’elle produit annuellement — non le métal qu’elle enferme. L’or ne se mange pas, ne se porte pas, ne loge personne.
Le déplacement décisif
D’un stock à un flux
On passe d’une richesse-stock à une richesse-flux.
C’est cette phrase qui rend l’économie politique possible : si la richesse est un flux, elle peut croître pour tous à la fois, et le commerce cesse d’être une guerre.
Richard Cantillon, transition
Essai sur la nature du commerce en général, vers 1730
Un banquier franco-irlandais
Publié après sa mort en 1755, mais rédigé vers 1730, l’Essai de Cantillon est souvent salué comme le premier traité d’économie véritablement systématique en langue française.
Un système déjà complet
Un pont entre deux mondes
Cantillon y articule déjà la terre comme source ultime de toute valeur, le rôle de l’entrepreneur comme preneur de risque face à l’incertitude des prix, et un embryon de théorie de la population liée aux ressources.
Il n’est pas mercantiliste — la terre, pas le métal, y fonde la richesse — mais il n’est pas encore physiocrate non plus : il annonce le système que le chapitre 9 va systématiser.
Ce qu’ils ont vu juste
Trois apports réels
Ce que la critique a effacé à tort
La balance des paiements comme objet comptable : ils l’inventent.
Le rôle de la demande et de la circulation monétaire dans l’activité, que Keynes leur reconnaîtra explicitement.
L’industrie naissante : protéger une production nouvelle le temps qu’elle atteigne sa taille efficace n’est pas absurde — List le systématisera en 1841.
Keynes réhabilite les mercantilistes
Un raisonnement mal justifié, pas faux
Au chapitre 22 de la Théorie générale, Keynes écrit que leur souci du solde extérieur et de l’abondance monétaire visait, sans le nommer, le maintien de l’emploi.
Dans une économie où la demande peut manquer, l’excédent extérieur soutient l’activité. Le raisonnement n’était pas faux : il était mal justifié.
Ce qu’il faut retenir
Le résumé du chapitre
Neuf points
- Le mercantilisme est un ensemble de pratiques, nommé par ses adversaires — Serra en donne, dès 1613, la première mise en système.
- Sa prémisse : la richesse est un stock de métal, donc le commerce est à somme nulle.
- D’où l’excédent commercial comme objectif, et l’État comme chef d’orchestre — Mun et Colbert en donnent deux visages.
- Bodin (1568) montre que l’afflux de métal fait monter les prix.
- Petty (1690) fait du travail et de la terre, non du métal, le père et la mère de la richesse.
- Hume (1752) en déduit que l’excédent permanent est impossible.
- Smith oppose la richesse-flux à la richesse-stock : c’est le vrai basculement.
- Cantillon, vers 1730, esquisse déjà un système complet fondé sur la terre.
- Keynes leur reconnaîtra, deux siècles plus tard, une intuition juste sur l’emploi.
La suite
La suite
Le chapitre 9 présente le premier système complet de l’économie : les physiocrates, qui répondent au mercantilisme en soutenant que la richesse ne vient ni du métal ni du commerce, mais de la terre.
Ressources du chapitre
- Diapositives
- Polycopié du chapitre
- Exercices corrigés
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