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Histoire de la pensée économique

Ibn Khaldoun, l’impôt, l’État et le cycle

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Histoire de la pensée économique

Chapitre 6 : Ibn Khaldoun, l’impôt, l’État et le cycle

Auteur·rice
Affiliation

Jaouad Madkour

Faculté d’Économie et de Gestion de Tanger

Date de publication

24 septembre 2026

L’État vit de l’impôt

Le point de départ

Une dépendance réciproque

L’État protège le marché ; le marché nourrit l’État. Sans sécurité, pas de commerce ; sans commerce, pas de recette fiscale.

L’État n’est donc pas extérieur à l’économie : il en est une partie.

Pourquoi cela ne va pas de soi

Une question que peu d’auteurs posent

Chez la plupart des auteurs médiévaux, le prince prélève et c’est tout : la question est de savoir s’il a le droit.

Ibn Khaldoun demande autre chose — combien peut-il prélever sans se ruiner lui-même ?

La loi de l’impôt

L’énoncé

Ce qu’il écrit

Au début de la dynastie, les taux sont faibles et la recette est grande.

À la fin de la dynastie, les taux sont élevés et la recette est petite.

Le mécanisme, en une phrase

Le taux seul ne fait pas la recette

Un taux faible laisse un gain à l’entrepreneur : il produit, il investit, l’assiette grossit. Un taux fort décourage : il cesse, l’assiette fond.

Ce n’est pas le taux qui fait la recette, c’est le produit du taux par l’assiette — et l’assiette dépend du taux.

L’écrire en une formule

Recette, taux et assiette

R(t) \;=\; t \times A(t), \qquad A'(t) < 0

La recette croît d’abord — l’effet du taux l’emporte —, puis décroît — l’effet sur l’assiette l’emporte.

Un exemple chiffré

Une assiette qui se contracte

Soit A(t) = 1000\,(1-t).

t A(t) R(t)
0{,}10 900 90
0{,}30 700 210
0{,}50 500 \mathbf{250}
0{,}70 300 210
0{,}90 100 90

La courbe

Ce que la figure montre

Deux taux pour une même recette

t=0{,}30 et t=0{,}70 rapportent tous deux 210. Le premier laisse une assiette de 700, le second une assiette de 300.

À recette égale, le taux faible laisse une économie plus de deux fois plus grande.

La conséquence politique

Le remède qui aggrave le mal

Un État en difficulté augmente les taux, ce qui réduit l’assiette, ce qui l’oblige à augmenter encore.

La cause de la ruine est le remède qu’on lui applique.

Une précaution sur la paternité

Ce qui est d’Ibn Khaldoun, et ce qui ne l’est pas

La relation — taux faible, recette forte au début ; taux fort, recette faible à la fin — est écrite dans la Muqaddima, sans ambiguïté.

La courbe, son maximum, sa symétrie et l’idée qu’on puisse en calculer le sommet sont des ajouts modernes, popularisés par Arthur Laffer en 1974. Laffer lui-même a cité Ibn Khaldoun comme prédécesseur.

Ce qu’on peut en dire honnêtement

Un mécanisme, pas une fonction

Ibn Khaldoun décrit un mécanisme, pas une fonction. Il ne prétend pas connaître le taux optimal, et rien chez lui ne suppose que la courbe soit symétrique.

Lui prêter la formule serait aussi faux que lui refuser l’idée.

Le débat moderne sur la courbe

Reagan et les baisses d’impôt de 1981

Une politique invoquant la courbe

L’administration Reagan invoque explicitement la courbe de Laffer pour justifier une forte baisse du taux marginal supérieur d’impôt sur le revenu aux États-Unis, promettant que la recette n’en souffrirait pas.

Ce que l’estimation empirique complique

Un sommet difficile à situer

Les études empiriques ultérieures, notamment sur l’élasticité du revenu imposable, situent généralement le sommet de la courbe à des taux marginaux très supérieurs à ceux pratiqués dans la plupart des pays développés.

La forme du mécanisme n’est pas contestée ; la position du sommet, elle, dépend fortement du pays, de l’époque et du type d’impôt — un point qu’Ibn Khaldoun, en 1377, n’avait ni les moyens ni l’ambition de trancher.

Le cycle des dynasties

Ce que le chapitre 5 a posé

Rappel

Le chapitre 5 a introduit la ’asabiyya et son cycle de trois à quatre générations. Ce chapitre en donne le mécanisme fiscal : c’est par l’impôt que le déclin de la cohésion se traduit en déclin de la recette.

Quatre étapes, datées

La trajectoire d’un État
  1. La conquête — un groupe soudé par l’asabiyya s’empare du pouvoir : taux faibles, recette en hausse.
  2. La consolidation — l’ordre règne, l’économie prospère : recette au plus haut.
  3. Le luxe — les dépenses de cour croissent, l’asabiyya se dissout : les taux montent.
  4. Le déclin — l’assiette s’effondre, un nouveau groupe surgit.

Le paradoxe central du système

La prospérité détruit ce qui l’a produite

La richesse urbaine dissout la solidarité qui avait permis de conquérir la ville, et pousse la dynastie à taxer toujours plus pour financer un train de vie que cette même richesse a rendu habituel.

C’est une théorie endogène du déclin : rien d’extérieur n’est requis pour l’expliquer.

L’État producteur

Une mise en garde

Quand le prince se fait marchand

Si le souverain se met à commercer ou à cultiver, il concurrence ses sujets avec des moyens qu’ils n’ont pas : il ne paie pas l’impôt, fixe les prix et impose ses achats.

Un exemple : les monopoles mamelouks

Le sultan Barsbay et le monopole des épices

Un exemple postérieur d’un quart de siècle à Ibn Khaldoun, mais qui illustre exactement sa mise en garde : le sultan mamelouk Barsbay institue dans les années 1420 un monopole d’État sur le commerce des épices au Caire, forçant les marchands à lui vendre à prix imposé.

Les chroniques rapportent un effondrement rapide du volume du commerce alexandrin qui suit cette mesure.

La conséquence

Une distorsion de concurrence, avant le mot

Les marchands se retirent, la production baisse, l’assiette fiscale se réduit — et l’État perd en recettes bien plus qu’il n’a gagné en profits.

Le raisonnement est celui de la distorsion de concurrence, appliqué à l’entreprise publique.

Les dépenses de l’État

L’armée et l’administration

Les deux postes qu’Ibn Khaldoun identifie

Les dépenses de la dynastie se concentrent, selon lui, sur l’armée, qui garantit la conquête puis l’ordre, et l’administration, dont l’effectif et le faste croissent mécaniquement avec l’âge du régime.

Le lien avec le luxe de cour

Une dépense qui s’auto-entretient

Chaque génération de courtisans juge indigne de vivre avec moins de faste que la précédente — le standard de dépense ne redescend jamais, alors même que les recettes, elles, finissent par baisser. C’est le mécanisme précis par lequel le luxe décrit au chapitre 5 se transforme en pression fiscale.

Ce qu’il faut retenir

Le résumé du chapitre

Neuf points
  1. L’État est partie prenante de l’économie : il protège le marché et en vit.
  2. La recette est le produit du taux par l’assiette, et l’assiette dépend du taux.
  3. Taux faible en début de dynastie, taux fort à la fin : recette maximale au milieu.
  4. La courbe et son sommet sont des ajouts modernes ; le mécanisme est bien de lui.
  5. Reagan invoque la courbe en 1981 ; les études empiriques débattent surtout de la position du sommet.
  6. Le cycle des dynasties donne au déclin de l’asabiyya son mécanisme fiscal.
  7. Le prince qui commerce assèche l’assiette qu’il devrait protéger — le monopole mamelouk des épices l’illustre un quart de siècle plus tard.
  8. Armée et administration sont les deux postes de dépense qu’Ibn Khaldoun identifie.
  9. Le standard de dépense de cour ne redescend jamais, même quand les recettes baissent.
La suite

Le chapitre 7 quitte l’impôt pour la monnaie. Al-Maqrizi, témoin d’une famine au Caire, écrit la première analyse d’une inflation qui distingue la mauvaise récolte de la mauvaise monnaie.

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