Histoire de la pensée économique
Adam Smith, division du travail et main invisible
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Histoire de la pensée économique
Chapitre 10 : Adam Smith, division du travail et main invisible
Situer l’auteur
Adam Smith
1723 - 1790
Professeur de philosophie morale à Glasgow. Deux livres :
1759 — Théorie des sentiments moraux, sur la sympathie.
1776 — Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations.
Une jeunesse écossaise
Kirkcaldy, Glasgow, Oxford
Né à Kirkcaldy, en Écosse, Smith étudie à Glasgow puis à Oxford, où il juge l’enseignement médiocre et se forme surtout seul, en bibliothèque. Il devient précepteur du jeune duc de Buccleuch, ce qui lui permet le séjour parisien qui le mettra en contact avec les physiocrates.
Une amitié qui compte
Sa proche amitié avec David Hume, dont le mécanisme monétaire est vu au chapitre 8, nourrit sa méthode : observer d’abord, généraliser ensuite, se méfier des systèmes trop clos.
Ce qu’il doit aux physiocrates
Le séjour à Paris, 1764-1766
Smith rencontre Quesnay et Turgot. Il envisagera de leur dédier son livre.
Il garde d’eux l’ordre naturel et la méfiance envers la réglementation ; il rejette la stérilité de l’industrie et l’impôt unique.
La sympathie avant l’intérêt
Théorie des sentiments moraux, 1759
Un livre publié dix-sept ans avant l’autre
Smith y explique comment des individus intéressés parviennent malgré tout à juger moralement leurs actes et ceux d’autrui — par la sympathie, la capacité à se représenter ce que ressentirait un observateur devant notre conduite.
Le spectateur impartial
Un juge intérieur
Ce spectateur imaginaire, informé et détaché, est la référence à laquelle chacun compare sa propre conduite. C’est lui, et non un calcul d’intérêt, qui retient le marchand de la fraude que Smith redoute au livre I de la Richesse des nations.
Le faux problème d’Adam Smith
Une contradiction souvent alléguée, rarement réelle
Des commentateurs du XIXe siècle ont cru voir une contradiction entre la sympathie de 1759 et l’intérêt de 1776 — le fameux « Adam Smith problem ».
Les deux livres ne se contredisent pas : la sympathie règle la vie morale en général, l’intérêt personnel suffit à faire fonctionner l’échange marchand en particulier. Smith n’a jamais soutenu que l’homme n’était mû que par l’intérêt.
Quatre stades de la société
Chasse, pâturage, agriculture, commerce
Une histoire en quatre étapes
Smith range les sociétés humaines selon leur mode de subsistance dominant : la chasse, le pâturage, l’agriculture, puis le commerce. Chaque stade correspond à une forme différente de propriété et de gouvernement.
Ce que chaque stade change à la propriété
La propriété naît avec l’inégalité durable
Chez les chasseurs, presque rien ne s’accumule ; chez les pasteurs, le troupeau introduit une inégalité durable, donc un besoin de lois pour la protéger.
La société commerciale, dernier stade, est celle où la division du travail atteint son maximum — et c’est elle que le reste du chapitre analyse.
La division du travail
L’exemple des épingles
Le premier chapitre du livre
Un ouvrier seul, ignorant du métier, fait à peine une épingle par jour, peut-être vingt.
Dix ouvriers qui se répartissent dix-huit opérations distinctes en font quarante-huit mille — soit 4\,800 chacun.
Les trois raisons du gain
Habileté, temps, machine
- L’habileté croît par la répétition d’un seul geste.
- Le temps perdu à passer d’une tâche à l’autre disparaît.
- La spécialisation appelle la machine, qu’un geste répété rend rentable.
La limite
La division du travail est limitée par l’étendue du marché
On ne se spécialise que si l’on peut écouler ce qu’on produit. Un village ne nourrit pas un fabricant d’épingles à temps plein.
Ce que cette phrase commande
Routes, canaux, libre-échange
Elle justifie d’un seul coup : les routes, les canaux, la navigation, et surtout le libre-échange.
Ouvrir le commerce, ce n’est pas céder un avantage : c’est agrandir le marché, donc permettre une division du travail plus fine, donc enrichir tout le monde.
L’échange et l’intérêt
La phrase du boucher
Livre I, chapitre 1
Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais du soin qu’ils apportent à leur propre intérêt.
Ce que Smith dit, et ce qu’il ne dit pas
Une bonne nouvelle, pas un éloge de l’égoïsme
Il dit que l’échange n’a pas besoin de l’altruisme pour fonctionner, ce qui est une bonne nouvelle : l’altruisme est rare, l’intérêt est constant.
Il ne dit pas que l’égoïsme est vertueux. L’auteur de la Théorie des sentiments moraux fait reposer toute sa morale sur la sympathie.
La main invisible
Livre IV, chapitre 1
L’entrepreneur qui recherche son seul gain est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entrait pas dans ses intentions.
Le contexte de la phrase, presque toujours oublié
Un argument sur l’investissement, pas une loi générale
Elle apparaît dans une discussion sur le choix d’investir chez soi plutôt qu’à l’étranger, et sert à démontrer qu’on n’a pas besoin de protection douanière pour cela.
L’expression figure trois fois dans toute l’œuvre de Smith, jamais comme principe général.
Ce que la postérité en a fait
Une formalisation, pas une paraphrase
Le théorème d’Arrow-Debreu (1954) démontre, sous des hypothèses très fortes, qu’un équilibre concurrentiel est efficace.
C’est une formalisation possible de la phrase, pas ce que Smith avait en tête — et l’écart entre les deux est le sujet de la moitié des débats du XXe siècle.
La valeur et les prix
Deux notions de valeur
Usage et échange
Smith reprend la distinction d’Aristote et l’illustre par l’eau et le diamant : la plus utile des choses ne s’échange contre presque rien.
Le paradoxe qu’il ne résout pas
Faute de l’idée marginale
Il l’énonce clairement et passe à autre chose, faute de l’idée d’utilité marginale.
Il faudra attendre 1871. Le paradoxe restera pendant un siècle le point faible avoué de l’économie classique.
Travail commandé, travail incorporé
Une hésitation que Ricardo relèvera
Smith mesure tantôt la valeur d’un bien par le travail qu’il a coûté à produire — dans un « état primitif » sans capital ni propriété foncière —, tantôt par le travail qu’il permet de commander en échange, une fois salaires, profits et rente entrés dans le prix.
Les deux mesures coïncident dans un monde simplifié et divergent dans le monde réel — c’est précisément le point que le chapitre 11 verra Ricardo reprocher à Smith.
Le prix naturel et le prix de marché
Les deux prix
Le prix naturel couvre exactement les salaires, le profit et la rente aux taux ordinaires du lieu.
Le prix de marché est celui du jour, qui oscille autour du premier.
Le mécanisme du retour
Une gravitation
Si le prix de marché dépasse le prix naturel, le profit est élevé, des capitaux affluent, l’offre croît, le prix retombe. Et réciproquement.
C’est un mécanisme de gravitation : la concurrence ramène le prix vers son centre. On y reconnaît l’équilibre de long terme des manuels actuels.
Les trois parts du prix
La théorie de la composition
Dans la société avancée, tout prix se décompose en trois revenus : le salaire du travail, le profit du capital avancé, la rente de la terre employée.
Cette « théorie de la composition » du prix est ce que Ricardo va juger insuffisant et vouloir remplacer par un principe unique — celui du travail — au chapitre 11.
Critique des systèmes rivaux
Contre le monopole colonial
Le livre IV contre les deux systèmes
Smith consacre tout le livre IV à réfuter, tour à tour, le « système mercantile » du chapitre 8 et le « système agricole » des physiocrates du chapitre 9.
Sa cible la plus vive est le monopole colonial : réserver le commerce des colonies à la seule métropole enrichit une poignée de marchands privilégiés au prix d’une perte pour la nation entière.
Une nation de boutiquiers
Une formule restée célèbre
Il ironise sur l’idée de gouverner un empire dans le seul but de fournir des clients à des boutiquiers — l’expression, souvent citée hors contexte comme un éloge du commerce, est en réalité une critique de la politique coloniale britannique.
Le rôle de l’État
Trois devoirs seulement
Livre V
- La défense contre l’étranger.
- La justice, qui protège chacun de l’injustice des autres.
- Les travaux et institutions publics que nul particulier n’a intérêt à entreprendre.
Le troisième devoir est plus large qu’il n’y paraît
Une critique du système qu’il vient de louer
Smith y range les routes, les ponts, les ports — et l’instruction élémentaire, qu’il veut publique parce que la division du travail abrutit celui qui répète un seul geste.
C’est la définition du bien public, et une critique du système qu’il vient de louer.
Sa méfiance envers les marchands
Une phrase qu’on cite moins
Les gens d’un même métier se rencontrent rarement sans que la conversation ne finisse en conspiration contre le public, ou en quelque combinaison pour hausser les prix.
Ce que cela corrige de l’image reçue
L’avocat de la concurrence, pas des entreprises
Smith n’est pas l’avocat des entreprises : il est l’avocat de la concurrence contre elles.
Ses adversaires sont les monopoles, les corporations, les compagnies à charte — c’est-à-dire les alliés naturels de l’État mercantiliste.
Les quatre maximes de l’impôt
Égalité, certitude, commodité, économie
Livre V, chapitre 1
Un bon impôt doit être proportionné aux facultés de chacun, certain et non arbitraire, perçu au moment commode pour le contribuable, et peu coûteux à collecter.
Une postérité directe
Encore enseignées telles quelles
Ces quatre maximes structurent toujours les cours de finances publiques contemporains, presque mot pour mot — un rare cas où un texte de 1776 n’a eu besoin d’aucune reformulation pour rester d’actualité.
Ce qu’il faut retenir
Le résumé du chapitre
Douze points
- La sympathie et le spectateur impartial (1759) précèdent et encadrent l’intérêt personnel (1776) : il n’y a pas de contradiction réelle entre les deux livres.
- Quatre stades — chasse, pâturage, agriculture, commerce — situent la société marchande dans une histoire longue.
- La richesse est le produit annuel du travail, non un stock de métal.
- La division du travail en est la cause : 20 épingles contre 4\,800 par tête.
- Elle est limitée par l’étendue du marché — d’où le libre-échange.
- L’échange repose sur l’intérêt, non sur la bienveillance.
- La main invisible apparaît trois fois, dans un argument sur l’investissement.
- Smith hésite entre travail incorporé et travail commandé comme mesure de la valeur.
- Le prix naturel se décompose en salaire, profit et rente : la théorie de la composition.
- Le livre IV réfute à la fois le système mercantile et le système physiocrate.
- L’État a trois devoirs, dont les biens publics et l’instruction.
- Les quatre maximes de l’impôt restent enseignées presque sans changement.
La suite
La suite
Le chapitre 11 durcit le système. Ricardo abandonne la description au profit de la déduction, et pose la question que Smith avait laissée ouverte : comment le produit se partage-t-il entre salaires, profits et rente ?
Ressources du chapitre
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