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Histoire de la pensée économique

Malthus, Say et Stuart Mill

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Histoire de la pensée économique

Chapitre 12 : Malthus, Say et Stuart Mill

Auteur·rice
Affiliation

Jaouad Madkour

Faculté d’Économie et de Gestion de Tanger

Date de publication

24 septembre 2026

Malthus et la population

Situer l’auteur

Thomas Robert Malthus, 1766 - 1834

Pasteur anglican, Malthus devient en 1805 le premier titulaire au monde d’une chaire d’économie politique, au collège de formation des cadres de la Compagnie des Indes.

Le principe de population

1798, Essai sur le principe de population

La population croît en progression géométrique — 1, 2, 4, 8, 16 — quand les subsistances croissent en progression arithmétique — 1, 2, 3, 4, 5.

L’écart se creuse mécaniquement, quelle que soit la richesse initiale.

Ce qui ferme le système

Deux types d’obstacles

Puisque la population ne peut dépasser durablement les subsistances, quelque chose doit la ramener : famine, épidémie, guerre — les obstacles destructifs — ou le mariage tardif — l’obstacle privatif.

Le salaire, du coup, tend vers le minimum de subsistance.

Pourquoi la prophétie a échoué

Trois faits que Malthus ne pouvait prévoir

La productivité agricole a crû géométriquement elle aussi : engrais, sélection, mécanisation.

La transition démographique a fait chuter la fécondité dans les pays riches.

Le contrôle des naissances a rendu l’obstacle privatif praticable sans célibat.

Ce qui reste vrai chez lui

Une forme juste, des paramètres faux

Le raisonnement — une ressource bornée face à une croissance exponentielle — reste juste en tant que forme.

Il a été repris pour le pétrole, pour le climat, pour l’eau. L’erreur portait sur les paramètres, pas sur la structure.

La loi des débouchés

Situer l’auteur

Jean-Baptiste Say, 1767 - 1832

Industriel du coton devenu économiste, Say est le grand vulgarisateur de Smith en français et occupe, à partir de 1819, la première chaire française d’économie industrielle.

Ce que Say soutient

1803, Traité d’économie politique

Les produits s’échangent contre des produits : l’offre crée sa propre demande.

Celui qui produit reçoit un revenu égal à la valeur de sa production, et ce revenu est dépensé.

La conséquence, très forte

Pas d’insuffisance globale de demande

Une surproduction générale est impossible. Il peut y avoir mévente d’un bien — parce qu’on en a fait trop par rapport aux autres — mais pas engorgement de tous les marchés à la fois.

Les crises ne sont donc que des erreurs d’allocation, jamais des insuffisances de demande.

La controverse avec Malthus

1815-1823, la querelle des débouchés

Malthus objecte : après les guerres napoléoniennes, l’Angleterre connaît une mévente générale, pas sectorielle.

Son explication : ceux qui reçoivent le revenu peuvent choisir de ne pas le dépenser. L’épargne n’est pas automatiquement de l’investissement.

Ce que Malthus proposait

Un rôle pour la dépense improductive

Un rôle aux consommateurs improductifs — propriétaires fonciers, domesticité, dépense publique — pour absorber le produit.

L’argument est mal construit, et Ricardo l’emporte dans l’opinion savante. Keynes le ressortira en 1936 et fera de Malthus son précurseur.

L’enjeu, en une ligne

Deux siècles de désaccord tiennent ici

\text{Say : } \quad \text{epargne} \;\equiv\; \text{investissement} \text{Malthus : } \quad \text{epargne} \;\neq\; \text{investissement}

Si la première ligne est vraie, la politique de relance est inutile. Si c’est la seconde, elle est nécessaire.

John Stuart Mill

Le dernier des classiques

1806 - 1873

Élevé par son père James Mill dans l’orthodoxie ricardienne — il apprend le grec à trois ans, l’économie politique à treize.

1848 — Principes d’économie politique, le manuel de référence pendant quarante ans.

Une éducation extraordinaire, puis une crise

La crise de 1826

À vingt ans, Mill traverse une dépression sévère, qu’il attribue lui-même à une éducation exclusivement analytique, privée de sentiment. Il en sort par la lecture de la poésie et sa rencontre avec Harriet Taylor, qui deviendra sa collaboratrice intellectuelle puis son épouse.

Sa position

Il tient la théorie de la valeur pour achevée — phrase malheureuse, écrite vingt-trois ans avant la révolution marginaliste.

Son apport est ailleurs : dans une distinction qui rouvre tout le champ politique.

Production et répartition

La distinction de 1848

Les lois de la production tiennent de la nature physique : elles s’imposent, on ne les vote pas.

Les lois de la répartition sont des institutions humaines : la propriété, l’héritage, le contrat de travail sont des choix de société.

La portée politique

Une répartition modifiable

Si la répartition est institutionnelle, alors elle est modifiable sans nuire à la production.

Toute la fiscalité redistributive, l’impôt progressif sur les successions et l’État social du XXe siècle trouvent ici leur justification théorique.

Mill et le commerce

La demande réciproque

Un raffinement du modèle de Ricardo

Ricardo montre qu’échanger est avantageux, mais pas à quel prix précis. Mill répond : le rapport d’échange effectif entre deux pays dépend de l’intensité relative de leur demande l’un pour l’autre — sa théorie de la « demande réciproque ».

Ce que cela ajoute à Ricardo

Du fait qu’on gagne à combien on gagne

Le chapitre 11 établit qu’échanger est avantageux ; Mill précise comment se répartit le gain entre les deux partenaires, selon qui désire le plus fortement les produits de l’autre — une question que la théorie moderne du commerce international continue de creuser.

Mill, socialisme et femmes

Une sympathie pour le socialisme associatif

Une ouverture rare chez un classique

Contrairement à la plupart des économistes classiques, Mill se montre, dans les éditions tardives de ses Principes, ouvert aux expériences de coopératives ouvrières, qu’il juge compatibles avec l’efficacité productive et porteuses d’une répartition plus juste.

L’asservissement des femmes, 1869

Un texte d’économie autant que de morale

Dans The Subjection of Women, co-écrit avec l’influence de Harriet Taylor, Mill applique son raisonnement sur la répartition — institutionnelle, donc modifiable — à la condition économique et juridique des femmes, exclues par la loi, non par la nature, de la propriété et du contrat.

L’état stationnaire, revisité

Une inversion complète du signe

Catastrophe ou libération

Pour Ricardo, l’état stationnaire est une catastrophe : la fin de l’accumulation.

Pour Mill, c’est une libération : quand la production cesse de croître, l’humanité peut enfin s’occuper d’autre chose que de produire.

Un texte étonnamment actuel

La première critique écologique de la croissance

Mill écrit son espoir qu’une part de la nature reste soustraite à la culture, et sa crainte d’un monde où chaque parcelle serait mise en valeur.

C’est le premier texte de critique écologique de la croissance, écrit en 1848 par un économiste orthodoxe.

Ce qu’il faut retenir

Le résumé du chapitre

Neuf points
  1. Malthus, premier titulaire d’une chaire d’économie (1805) : population géométrique, subsistances arithmétiques.
  2. La prophétie échoue sur les paramètres — productivité et fécondité —, non sur la forme.
  3. Say : l’offre crée sa demande, donc pas de surproduction générale.
  4. Malthus objecte que l’épargne peut ne pas se dépenser : Keynes lui donnera raison.
  5. Mill sépare les lois de la production de celles de la répartition.
  6. Sa théorie de la demande réciproque précise le partage du gain à l’échange.
  7. Il se montre ouvert aux coopératives ouvrières, une rareté chez un classique.
  8. Il étend, en 1869, son raisonnement sur la répartition à la condition des femmes.
  9. Son état stationnaire est souhaitable, non redouté.
La suite

Le chapitre 13 prend l’outil de Ricardo — la valeur travail — et le retourne contre le système qu’il servait. C’est le geste de Karl Marx.

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