Histoire de la pensée économique
Keynes et la Théorie générale
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- Les courants contemporains
Histoire de la pensée économique
Chapitre 16 : Keynes et la Théorie générale
Le fait qui ne s’explique pas
1929 - 1933
Les chiffres
Aux États-Unis, la production industrielle chute de moitié entre 1929 et 1932. Le chômage passe de 3 à 25\,\%.
Au Royaume-Uni, il dépasse 20\,\% et dure une décennie entière.
Pourquoi c’est une crise théorique
Une réfutation, pas une anomalie
La théorie en place enseigne que le chômage vient d’un salaire trop élevé, et qu’il se résorbe si le salaire baisse.
Les salaires ont baissé. Le chômage a augmenté. Ce n’est pas une anomalie de mesure : c’est une réfutation.
Keynes
John Maynard Keynes, 1883 - 1946
Élève de Marshall à Cambridge, haut fonctionnaire au Trésor, négociateur à Versailles en 1919 — dont il démissionne avec fracas —, spéculateur, collectionneur, architecte de Bretton Woods en 1944.
1936 — Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie.
Une gloire précoce
Les conséquences économiques de la paix, 1919
Dix-sept ans avant la Théorie générale, Keynes se fait connaître du grand public par un pamphlet écrit après sa démission de la délégation britannique à Versailles : il y prédit que des réparations allemandes fixées à un niveau irréaliste précipiteront une crise économique et politique majeure en Europe.
Une prédiction qui installe sa réputation
La montée du nazisme et l’effondrement monétaire allemand des années 1920 lui donneront largement raison. Keynes arrive donc à la Théorie générale déjà connu comme celui qui avait vu juste sur l’entre-deux-guerres — ce qui explique en partie l’écho immédiat de son livre de 1936.
Le mot « générale » est polémique
Un rapport de subordination retourné
Keynes soutient que la théorie classique est le cas particulier du plein emploi, et la sienne le cas général, dont le plein emploi est une possibilité parmi d’autres.
Il retourne le rapport de subordination, et le titre le dit avant la première page.
La demande effective
Le renversement de causalité
Ce qui détermine l’emploi
Ce n’est pas le marché du travail qui fixe l’emploi, mais le niveau de la demande anticipée par les entrepreneurs.
Ils embauchent la quantité de travail nécessaire pour produire ce qu’ils croient pouvoir vendre — pas davantage.
La conséquence, redoutable
Une anticipation qui se valide elle-même
Si les entrepreneurs anticipent une demande faible, ils produisent peu, embauchent peu, distribuent peu de revenus — et la demande est effectivement faible.
L’anticipation se valide elle-même. L’économie s’installe dans un équilibre de sous-emploi dont rien ne la fait sortir.
Contre la loi de Say
Le point de rupture
Say : toute épargne se transforme en investissement, donc l’offre crée sa demande.
Keynes : l’épargne et l’investissement sont décidés par des personnes différentes, pour des raisons différentes.
Ce qui les sépare
Le désaccord Malthus-Ricardo, tranché un siècle plus tard
Le ménage épargne selon son revenu. L’entreprise investit selon sa prévision de profit, qui dépend de l’avenir — donc de l’incertain.
Rien ne garantit l’égalité ex ante. C’est le désaccord Malthus-Ricardo de 1820, tranché en faveur de Malthus.
Les trois piliers
La propension à consommer
La loi psychologique fondamentale
C = C_0 + cY, \qquad 0 < c < 1
Quand le revenu augmente, la consommation augmente — mais moins que le revenu.
Le multiplicateur
Une idée d’abord signée Kahn
k = \frac{1}{1-c}
Avec c = 0{,}8, une dépense supplémentaire de 100 engendre au total 500 de revenu. Le mécanisme est d’abord formalisé par Richard Kahn, l’un des proches collaborateurs de Keynes à Cambridge, en 1931, avant d’être intégré à la Théorie générale.
Comment il fonctionne
Une relance qui se refinance en partie
La dépense de l’un est le revenu de l’autre, qui en dépense 80\,\%, et ainsi de suite : 100 + 80 + 64 + \dots = 500.
Une relance ne coûte pas ce qu’elle dépense : elle regénère une partie de sa mise en recettes fiscales.
Le paradoxe de l’épargne
Une vertu individuelle, un vice collectif
Si chaque ménage épargne davantage par prudence, la dépense totale baisse, donc les revenus baissent — et l’épargne totale peut finir par baisser elle-même, malgré l’intention de chacun.
Ce que la prudence individuelle recommande, la généralisation à tous le contredit : c’est l’un des résultats les plus cités de la Théorie générale, et l’un des plus contre-intuitifs.
L’efficacité marginale du capital
La décision d’investir
L’entrepreneur compare le rendement attendu d’un projet au taux d’intérêt. Il investit tant que le premier dépasse le second.
Le rôle des esprits animaux
Une impulsion, pas un calcul
Le rendement attendu porte sur des décennies, dans un monde où l’on ne peut calculer aucune probabilité fiable.
Keynes en conclut que la décision d’investir repose sur des esprits animaux — une impulsion spontanée à l’action —, non sur un calcul. L’investissement est donc volatil par nature.
La préférence pour la liquidité
Trois motifs de détenir de la monnaie
Transaction — payer ses achats courants.
Précaution — faire face à l’imprévu.
Spéculation — attendre une baisse du prix des titres.
Ce que le troisième motif change
Le prix de la renonciation à la liquidité
Le taux d’intérêt cesse d’être le prix qui équilibre épargne et investissement : il devient le prix de la renonciation à la liquidité, déterminé sur le marché de la monnaie.
D’où la possibilité d’un taux trop élevé pour le plein emploi, sans mécanisme qui le corrige.
Les salaires rigides
Pourquoi les salaires ne baissent pas comme prévu
La rigidité nominale des salaires
Keynes observe que les travailleurs résistent à une baisse de leur salaire nominal — le chiffre inscrit sur la fiche de paie — bien plus qu’à une baisse équivalente de leur salaire réel obtenue par la hausse des prix.
Une hypothèse empirique, pas un postulat moral
Une observation, pas une critique des syndicats
Ce n’est pas, chez Keynes, une critique des syndicats ou une supposition arbitraire : c’est une observation sur la psychologie salariale, dont il tire une conséquence précise — le mécanisme d’ajustement automatique par la baisse des salaires, censé résorber le chômage, ne joue tout simplement pas comme le prévoyait la théorie classique.
La politique économique
Ce qu’il en tire
Deux instruments
La politique monétaire — baisser le taux d’intérêt pour relancer l’investissement.
La politique budgétaire — dépenser directement quand la première ne suffit plus.
La trappe à liquidité
Quand la monnaie créée ne circule plus
Si le taux est déjà très bas, personne ne croit qu’il puisse baisser encore : toute monnaie créée est thésaurisée, et la politique monétaire devient inopérante.
Alors seule la dépense publique agit. L’épisode japonais des années 1990 et la crise de 2008 ont ramené ce cas de figure au centre des débats.
La postérité immédiate
La synthèse néoclassique
Hicks (1937) traduit Keynes en un système de deux courbes, IS et LM. Samuelson en fait le manuel du monde entier.
C’est cette version qui devient la macroéconomie — au prix, disent les keynésiens fidèles, de l’incertitude et des esprits animaux, qui n’y figurent plus.
La contre-attaque
Un débat relancé, pas tranché
Friedman (1968) et Lucas (1972) rétablissent l’idée que les agents anticipent, et que la relance perd son effet dès qu’elle est attendue.
Le débat n’a pas été tranché : il a été relancé en 2008, quand les banques centrales ont fait, ensemble, ce que Keynes recommandait.
Ce qu’il faut retenir
Le résumé du chapitre
Neuf points
- Le chômage des années 1930 réfute la théorie en place : les salaires baissent, le chômage monte.
- Les conséquences économiques de la paix (1919) installe la réputation de Keynes avant même son grand livre.
- L’emploi est fixé par la demande effective, non par le marché du travail.
- Épargne et investissement sont décidés séparément : la loi de Say tombe.
- Le multiplicateur k = 1/(1-c), d’abord formalisé par Kahn, démultiplie la dépense initiale.
- Le paradoxe de l’épargne : une vertu individuelle peut devenir un vice collectif.
- L’investissement dépend d’anticipations non calculables : il est volatil.
- Le taux d’intérêt est le prix de la liquidité, d’où la trappe et l’impuissance monétaire.
- Les salaires nominaux rigides empêchent l’ajustement automatique prévu par la théorie classique.
La suite
La suite
Le chapitre 17 clôt le cours en parcourant ce qui est venu après : monétarisme, information imparfaite, économie comportementale, institutions, et le retour de l’éthique dans l’économie.
Ressources du chapitre
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