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Histoire de la pensée économique

Karl Marx, plus-value et accumulation

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Histoire de la pensée économique

Chapitre 13 : Karl Marx, plus-value et accumulation

Auteur·rice
Affiliation

Jaouad Madkour

Faculté d’Économie et de Gestion de Tanger

Date de publication

24 septembre 2026

Situer l’auteur

Karl Marx

1818 - 1883

Né à Trèves, docteur en philosophie, journaliste expulsé de France puis de Belgique, réfugié à Londres à partir de 1849.

1867 — Le Capital, livre I, le seul publié de son vivant. Les livres II et III sont édités par Engels après sa mort.

Une vie d’exil et de pauvreté

Le Manifeste, puis Londres

Marx et Friedrich Engels publient le Manifeste du parti communiste en 1848, à la veille des révolutions qui embrasent l’Europe. Réfugié à Londres, Marx y vit près de trente ans dans une pauvreté sévère, financé pour l’essentiel par Engels, industriel du textile devenu son ami le plus proche.

Un prix personnel élevé

Trois de ses enfants meurent en bas âge faute de soins suffisants. Le Capital est écrit dans ces conditions, entre la salle de lecture du British Museum et un logement exigu de Soho.

Sa position vis-à-vis des classiques

Un continuateur, pas seulement un adversaire

Marx n’est pas l’adversaire de Ricardo : il est son continuateur le plus rigoureux.

Il prend la valeur travail au sérieux jusqu’au bout, et en tire des conclusions que Ricardo n’avait pas voulu voir.

Le matérialisme historique

Les rapports de production

Le cadre général de l’analyse

Marx soutient que la façon dont une société produit — ses rapports de production, qui possède quoi et qui travaille pour qui — détermine en dernière instance ses institutions, ses idées et son droit, et non l’inverse.

Une théorie du changement social

Le moteur de l’histoire

L’histoire progresse, selon lui, par les contradictions internes à chaque mode de production — esclavagiste, féodal, capitaliste —, qui finissent par rendre les rapports de production existants incompatibles avec les forces productives qu’ils ont eux-mêmes développées.

C’est ce cadre général que le reste du chapitre applique au cas particulier du capitalisme.

La marchandise, un fétiche

Une troisième notion de valeur

Le premier chapitre du Capital

Marx reprend la distinction d’Aristote entre valeur d’usage et valeur d’échange, vue au chapitre 1, et y ajoute une troisième catégorie : la valeur, quantité de travail social abstrait incorporée, dont la valeur d’échange n’est que la forme visible.

Le fétichisme de la marchandise

Un rapport social qui prend l’apparence d’une chose

Marx appelle « fétichisme » l’illusion par laquelle un rapport social — le travail d’un producteur destiné à un autre — apparaît comme une propriété naturelle de l’objet lui-même, comme si sa valeur lui était inhérente au même titre que son poids.

L’analyse vise directement les théories de la valeur fondées sur l’objet plutôt que sur le travail humain qui l’a produit.

La force de travail

La distinction qui fonde tout

Travail et force de travail

Ce que l’ouvrier vend n’est pas son travail — qui n’existe qu’une fois exécuté — mais sa force de travail : sa capacité à travailler pendant une journée.

C’est une marchandise, et comme toute marchandise elle a une valeur : le coût de sa reproduction.

Pourquoi cette distinction change tout

L’exploitation compatible avec l’échange équitable

La force de travail a la propriété unique de produire, quand on l’emploie, plus de valeur qu’elle n’en coûte.

Le capitaliste paie sa valeur — il ne vole rien, l’échange est équivalent — et empoche la différence. L’exploitation est compatible avec l’échange équitable.

La plus-value

La journée coupée en deux

\text{journee} \;=\; \underbrace{\text{travail necessaire}}_{\text{reproduit le salaire}} \;+\; \underbrace{\text{surtravail}}_{\text{plus-value } pl}

Un exemple chiffré

Le taux de plus-value

La subsistance d’une journée coûte 4 heures de travail. La journée légale en dure 10.

Alors v = 4, pl = 6, et le taux de plus-value vaut pl' = \frac{pl}{v} = \frac{6}{4} = 150\,\%

Deux façons de l’augmenter

Absolue et relative

Plus-value absolue : allonger la journée, de 10 à 12 heures.

Plus-value relative : raccourcir le travail nécessaire en abaissant le coût des subsistances — donc par le progrès technique dans les biens de consommation ouvrière.

Ce que cela explique

L’innovation permanente

Le premier chemin bute sur les lois sur le travail et la résistance ouvrière.

Le second n’a pas de limite : il explique pourquoi le capitalisme innove continûment, et pourquoi il le fait d’abord dans les biens de consommation courante.

L’accumulation primitive

Les enclosures anglaises

Comment naît la classe ouvrière

Marx consacre la dernière partie du livre I à une question que la théorie pure laisse de côté : d’où vient la classe d’hommes qui n’a rien à vendre que sa force de travail ?

Sa réponse historique : la clôture des terres communales en Angleterre, du XVIe au XVIIIe siècle, chasse les paysans de la terre et crée une masse de travailleurs sans autre ressource que le salariat.

Une histoire écrite au passé, pas une hypothèse

Un point souvent négligé

Marx y ajoute le pillage colonial et la traite comme sources du capital initial accumulé en Europe.

Contrairement à l’image d’une théorie purement abstraite, Le Capital consacre ainsi plusieurs centaines de pages à une reconstruction historique documentée, et non à une simple déduction logique.

La baisse tendancielle

La composition organique

Les trois termes

C = c + v + pl

c le capital constant — machines et matières —, v le capital variable — les salaires —, pl la plus-value.

Le taux de profit est p' = \frac{pl}{c+v}

Le raisonnement

Un numérateur qui croît moins vite

La concurrence pousse à mécaniser, donc à augmenter c par rapport à v.

Or seul v produit de la plus-value. Le numérateur croît moins vite que le dénominateur : le taux de profit baisse.

Les contre-tendances

Ce que Marx énumère lui-même

La hausse du taux de plus-value, la baisse du prix des machines, le commerce extérieur, l’armée de réserve qui pèse sur les salaires, la surpopulation relative.

Le statut de la loi

Une tendance, pas une prédiction

Marx écrit une tendance, avec ses contre-tendances : ce n’est pas une prédiction datée.

C’est aussi ce qui la rend difficile à réfuter — et le débat sur sa validité empirique n’est pas clos.

Les crises

Pourquoi elles sont nécessaires

Contre la loi de Say

Marx rejette l’identité entre offre et demande. La vente et l’achat sont séparés dans le temps par la monnaie : rien ne garantit que celui qui a vendu rachète.

La forme de la crise

Le mécanisme de correction du système

Surproduction relative — trop de marchandises pour le pouvoir d’achat existant — accompagnée de sous-consommation ouvrière et de suraccumulation de capital.

La crise n’est pas un accident : c’est la manière dont le système corrige ses déséquilibres, en détruisant du capital.

Ce que la postérité a retenu

Le problème de la transformation

La difficulté technique

Si les valeurs sont proportionnelles au travail, deux branches de compositions organiques différentes devraient avoir des taux de profit différents.

Or la concurrence égalise les taux de profit. Les prix ne peuvent donc pas être proportionnels aux valeurs.

L’état du débat

Une discussion qui dure encore

Marx propose au livre III une transformation des valeurs en prix de production. Böhm-Bawerk (1896) y voit une contradiction, Bortkiewicz (1907) une erreur de calcul rectifiable.

La discussion dure encore. Elle n’invalide pas l’analyse historique du livre I, qui ne dépend pas de ce point.

Ce qui est resté hors de tout débat

Trois apports incontestés

L’analyse du changement technique comme moteur endogène du système.

La concentration du capital et la formation des grandes unités.

L’armée industrielle de réserve — le chômage comme mécanisme de régulation du salaire, non comme accident.

Un jugement de Schumpeter

Un processus historique, non un état

Schumpeter, adversaire déclaré, considérait Marx comme le premier à avoir traité le capitalisme comme un processus historique en transformation, et non comme un état.

C’est l’idée que Schumpeter lui-même reprendra sous le nom de destruction créatrice.

Ce qu’il faut retenir

Le résumé du chapitre

Neuf points
  1. Marx prolonge Ricardo : il prend la valeur travail au sérieux jusqu’au bout.
  2. Le matérialisme historique fait des rapports de production le moteur du changement social.
  3. Le fétichisme de la marchandise dénonce l’illusion d’une valeur inhérente à l’objet.
  4. L’ouvrier vend sa force de travail, payée à sa valeur : l’exploitation est un échange équivalent.
  5. Le taux de plus-value pl' = pl/v mesure le partage de la journée.
  6. La plus-value relative explique l’innovation permanente.
  7. L’accumulation primitive — enclosures, pillage colonial — explique historiquement l’origine du salariat.
  8. La baisse tendancielle du profit est une tendance, avec ses contre-tendances.
  9. Le problème de la transformation reste discuté ; l’analyse historique n’en dépend pas.

La suite

La suite

Le chapitre 14 change complètement de terrain. En 1871, trois auteurs qui ne se connaissent pas abandonnent la question de la production pour celle du désir — et résolvent d’un coup le paradoxe de l’eau et du diamant.

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