Histoire de la pensée économique
Karl Marx, plus-value et accumulation
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Histoire de la pensée économique
Chapitre 13 : Karl Marx, plus-value et accumulation
Situer l’auteur
Karl Marx
1818 - 1883
Né à Trèves, docteur en philosophie, journaliste expulsé de France puis de Belgique, réfugié à Londres à partir de 1849.
1867 — Le Capital, livre I, le seul publié de son vivant. Les livres II et III sont édités par Engels après sa mort.
Une vie d’exil et de pauvreté
Le Manifeste, puis Londres
Marx et Friedrich Engels publient le Manifeste du parti communiste en 1848, à la veille des révolutions qui embrasent l’Europe. Réfugié à Londres, Marx y vit près de trente ans dans une pauvreté sévère, financé pour l’essentiel par Engels, industriel du textile devenu son ami le plus proche.
Un prix personnel élevé
Trois de ses enfants meurent en bas âge faute de soins suffisants. Le Capital est écrit dans ces conditions, entre la salle de lecture du British Museum et un logement exigu de Soho.
Sa position vis-à-vis des classiques
Un continuateur, pas seulement un adversaire
Marx n’est pas l’adversaire de Ricardo : il est son continuateur le plus rigoureux.
Il prend la valeur travail au sérieux jusqu’au bout, et en tire des conclusions que Ricardo n’avait pas voulu voir.
Le matérialisme historique
Les rapports de production
Le cadre général de l’analyse
Marx soutient que la façon dont une société produit — ses rapports de production, qui possède quoi et qui travaille pour qui — détermine en dernière instance ses institutions, ses idées et son droit, et non l’inverse.
Une théorie du changement social
Le moteur de l’histoire
L’histoire progresse, selon lui, par les contradictions internes à chaque mode de production — esclavagiste, féodal, capitaliste —, qui finissent par rendre les rapports de production existants incompatibles avec les forces productives qu’ils ont eux-mêmes développées.
C’est ce cadre général que le reste du chapitre applique au cas particulier du capitalisme.
La marchandise, un fétiche
Une troisième notion de valeur
Le premier chapitre du Capital
Marx reprend la distinction d’Aristote entre valeur d’usage et valeur d’échange, vue au chapitre 1, et y ajoute une troisième catégorie : la valeur, quantité de travail social abstrait incorporée, dont la valeur d’échange n’est que la forme visible.
Le fétichisme de la marchandise
Un rapport social qui prend l’apparence d’une chose
Marx appelle « fétichisme » l’illusion par laquelle un rapport social — le travail d’un producteur destiné à un autre — apparaît comme une propriété naturelle de l’objet lui-même, comme si sa valeur lui était inhérente au même titre que son poids.
L’analyse vise directement les théories de la valeur fondées sur l’objet plutôt que sur le travail humain qui l’a produit.
La force de travail
La distinction qui fonde tout
Travail et force de travail
Ce que l’ouvrier vend n’est pas son travail — qui n’existe qu’une fois exécuté — mais sa force de travail : sa capacité à travailler pendant une journée.
C’est une marchandise, et comme toute marchandise elle a une valeur : le coût de sa reproduction.
Pourquoi cette distinction change tout
L’exploitation compatible avec l’échange équitable
La force de travail a la propriété unique de produire, quand on l’emploie, plus de valeur qu’elle n’en coûte.
Le capitaliste paie sa valeur — il ne vole rien, l’échange est équivalent — et empoche la différence. L’exploitation est compatible avec l’échange équitable.
La plus-value
La journée coupée en deux
\text{journee} \;=\; \underbrace{\text{travail necessaire}}_{\text{reproduit le salaire}} \;+\; \underbrace{\text{surtravail}}_{\text{plus-value } pl}
Un exemple chiffré
Le taux de plus-value
La subsistance d’une journée coûte 4 heures de travail. La journée légale en dure 10.
Alors v = 4, pl = 6, et le taux de plus-value vaut pl' = \frac{pl}{v} = \frac{6}{4} = 150\,\%
Deux façons de l’augmenter
Absolue et relative
Plus-value absolue : allonger la journée, de 10 à 12 heures.
Plus-value relative : raccourcir le travail nécessaire en abaissant le coût des subsistances — donc par le progrès technique dans les biens de consommation ouvrière.
Ce que cela explique
L’innovation permanente
Le premier chemin bute sur les lois sur le travail et la résistance ouvrière.
Le second n’a pas de limite : il explique pourquoi le capitalisme innove continûment, et pourquoi il le fait d’abord dans les biens de consommation courante.
L’accumulation primitive
Les enclosures anglaises
Comment naît la classe ouvrière
Marx consacre la dernière partie du livre I à une question que la théorie pure laisse de côté : d’où vient la classe d’hommes qui n’a rien à vendre que sa force de travail ?
Sa réponse historique : la clôture des terres communales en Angleterre, du XVIe au XVIIIe siècle, chasse les paysans de la terre et crée une masse de travailleurs sans autre ressource que le salariat.
Une histoire écrite au passé, pas une hypothèse
Un point souvent négligé
Marx y ajoute le pillage colonial et la traite comme sources du capital initial accumulé en Europe.
Contrairement à l’image d’une théorie purement abstraite, Le Capital consacre ainsi plusieurs centaines de pages à une reconstruction historique documentée, et non à une simple déduction logique.
La baisse tendancielle
La composition organique
Les trois termes
C = c + v + pl
c le capital constant — machines et matières —, v le capital variable — les salaires —, pl la plus-value.
Le taux de profit est p' = \frac{pl}{c+v}
Le raisonnement
Un numérateur qui croît moins vite
La concurrence pousse à mécaniser, donc à augmenter c par rapport à v.
Or seul v produit de la plus-value. Le numérateur croît moins vite que le dénominateur : le taux de profit baisse.
Les contre-tendances
Ce que Marx énumère lui-même
La hausse du taux de plus-value, la baisse du prix des machines, le commerce extérieur, l’armée de réserve qui pèse sur les salaires, la surpopulation relative.
Le statut de la loi
Une tendance, pas une prédiction
Marx écrit une tendance, avec ses contre-tendances : ce n’est pas une prédiction datée.
C’est aussi ce qui la rend difficile à réfuter — et le débat sur sa validité empirique n’est pas clos.
Les crises
Pourquoi elles sont nécessaires
Contre la loi de Say
Marx rejette l’identité entre offre et demande. La vente et l’achat sont séparés dans le temps par la monnaie : rien ne garantit que celui qui a vendu rachète.
La forme de la crise
Le mécanisme de correction du système
Surproduction relative — trop de marchandises pour le pouvoir d’achat existant — accompagnée de sous-consommation ouvrière et de suraccumulation de capital.
La crise n’est pas un accident : c’est la manière dont le système corrige ses déséquilibres, en détruisant du capital.
Ce que la postérité a retenu
Le problème de la transformation
La difficulté technique
Si les valeurs sont proportionnelles au travail, deux branches de compositions organiques différentes devraient avoir des taux de profit différents.
Or la concurrence égalise les taux de profit. Les prix ne peuvent donc pas être proportionnels aux valeurs.
L’état du débat
Une discussion qui dure encore
Marx propose au livre III une transformation des valeurs en prix de production. Böhm-Bawerk (1896) y voit une contradiction, Bortkiewicz (1907) une erreur de calcul rectifiable.
La discussion dure encore. Elle n’invalide pas l’analyse historique du livre I, qui ne dépend pas de ce point.
Ce qui est resté hors de tout débat
Trois apports incontestés
L’analyse du changement technique comme moteur endogène du système.
La concentration du capital et la formation des grandes unités.
L’armée industrielle de réserve — le chômage comme mécanisme de régulation du salaire, non comme accident.
Un jugement de Schumpeter
Un processus historique, non un état
Schumpeter, adversaire déclaré, considérait Marx comme le premier à avoir traité le capitalisme comme un processus historique en transformation, et non comme un état.
C’est l’idée que Schumpeter lui-même reprendra sous le nom de destruction créatrice.
Ce qu’il faut retenir
Le résumé du chapitre
Neuf points
- Marx prolonge Ricardo : il prend la valeur travail au sérieux jusqu’au bout.
- Le matérialisme historique fait des rapports de production le moteur du changement social.
- Le fétichisme de la marchandise dénonce l’illusion d’une valeur inhérente à l’objet.
- L’ouvrier vend sa force de travail, payée à sa valeur : l’exploitation est un échange équivalent.
- Le taux de plus-value pl' = pl/v mesure le partage de la journée.
- La plus-value relative explique l’innovation permanente.
- L’accumulation primitive — enclosures, pillage colonial — explique historiquement l’origine du salariat.
- La baisse tendancielle du profit est une tendance, avec ses contre-tendances.
- Le problème de la transformation reste discuté ; l’analyse historique n’en dépend pas.
La suite
La suite
Le chapitre 14 change complètement de terrain. En 1871, trois auteurs qui ne se connaissent pas abandonnent la question de la production pour celle du désir — et résolvent d’un coup le paradoxe de l’eau et du diamant.
Ressources du chapitre
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