Histoire de la pensée économique
Marshall et l’école néoclassique
- Présentation du cours
- Pourquoi lire les économistes du passé
- L'Antiquité grecque et l'oikonomia
- La scolastique latine, juste prix et usure
- Al-Ghazali, le marché, la monnaie, le besoin
- Ibn Taymiyya, le prix de marché et le prince
- Ibn Khaldoun, le travail source de la valeur
- Ibn Khaldoun, l'impôt, l'État et le cycle
- Al-Maqrizi, monnaie, disette et inflation
- Les mercantilistes, la richesse en métal
- Les physiocrates et le Tableau économique
- Adam Smith, division du travail et main invisible
- David Ricardo, rente, valeur et avantage comparatif
- Malthus, Say et Stuart Mill
- Karl Marx, plus-value et accumulation
- La révolution marginaliste
- Marshall et l'école néoclassique
- Keynes et la Théorie générale
- Les courants contemporains
Histoire de la pensée économique
Chapitre 15 : Marshall et l’école néoclassique
Situer l’auteur
Alfred Marshall
1842 - 1924
Mathématicien de formation, professeur à Cambridge, fondateur de l’école qui portera son nom.
1890 — Principles of Economics, manuel de référence pendant quarante ans, huit éditions de son vivant.
Sa règle d’écriture, énoncée dans une lettre
Un choix pédagogique
Utiliser les mathématiques comme langue abrégée, les traduire en anglais, les illustrer par des exemples réels — puis brûler les mathématiques.
Les diagrammes de Marshall sont donc en notes de bas de page. C’est un choix pédagogique, non une incapacité.
Cambridge, une école qui forme la suite du cours
Un maître qui forme ses successeurs
Marshall crée en 1903 le tripos d’économie de Cambridge, séparé des sciences morales, et y forme directement Arthur Cecil Pigou, qui lui succède sur sa chaire, ainsi qu’un jeune étudiant nommé John Maynard Keynes.
Les trois prochains chapitres de ce cours sortent, d’une manière ou d’une autre, de cette même salle de classe.
Les ciseaux
La querelle qu’il tranche
Deux camps depuis 1871
Les classiques : la valeur vient du coût de production.
Les marginalistes : la valeur vient de l’utilité.
La formule de Marshall
Un débat de vingt ans clos par une image
Discuter pour savoir si c’est l’utilité ou le coût qui détermine la valeur revient à discuter pour savoir laquelle des deux lames d’une paire de ciseaux coupe le papier.
L’offre et la demande déterminent le prix ensemble. Le débat de vingt ans est clos par une image.
Le rôle du temps
Trois horizons
Très courte période — l’offre est fixe : le prix est gouverné par la seule demande.
Courte période — l’équipement est fixe, la production varie : les deux lames jouent.
Longue période — tout s’ajuste : le prix tend vers le coût de production.
Ce que cette distinction réconcilie
Les marginalistes à court terme, les classiques à long terme
Les marginalistes ont raison à court terme, les classiques à long terme.
Ce n’est pas un compromis mou : c’est une thèse sur le rôle du temps dans la détermination des prix, et elle structure encore tout cours de microéconomie.
Les outils qu’il fixe
L’élasticité
La définition, inchangée depuis
e = \frac{\Delta Q / Q}{\Delta P / P}
La variation relative de la quantité rapportée à la variation relative du prix.
Pourquoi le rapport de variations relatives
Rendre la mesure indépendante des unités
Une baisse de 1 dirham ne dit rien : sur un pain à 2 dirhams c’est énorme, sur une voiture à 200\,000 c’est nul.
Le rapport rend la mesure indépendante des unités, ce qui permet de comparer le blé et l’automobile.
Le surplus du consommateur
La différence entre ce qu’on aurait payé et ce qu’on paie
S \;=\; \int_0^{q^*}\! P(q)\,dq \;-\; p^*q^*
Géométriquement : l’aire comprise entre la courbe de demande et le prix payé.
Ce que l’outil rend possible
Le début de l’économie du bien-être
Mesurer le gain d’un échange, donc chiffrer le coût d’une taxe, d’un quota, d’un monopole.
L’économie du bien-être commence ici, et avec elle l’évaluation des politiques publiques.
L’équilibre partiel
Ceteris paribus
Étudier un marché en supposant les autres inchangés.
Marshall contre Walras, en un mot
Complet, ou utilisable
Walras veut tous les marchés à la fois : c’est complet mais peu maniable.
Marshall en prend un seul : c’est incomplet mais utilisable sur un problème réel. Il assume la perte de généralité au nom de l’applicabilité.
La firme représentative
Un outil pour agréger sans tout modéliser
Marshall raisonne sur une firme représentative, fictive, dont le comportement résume celui de la branche, plutôt que de modéliser chaque entreprise individuellement.
Il distingue aussi les rendements croissants, internes à la firme qui grandit, des rendements décroissants, propres à la branche entière quand la demande de facteurs y fait monter leurs prix.
La concurrence imparfaite
Le problème que Marshall laisse ouvert
Une tension non résolue
Si les rendements croissent avec la taille de la firme, la grande entreprise devrait écraser ses concurrentes — ce qui contredit le modèle de concurrence parfaite que Marshall utilise par ailleurs pour fixer les prix.
Chamberlin et Robinson, 1933
Deux réponses indépendantes, la même année
Edward Chamberlin aux États-Unis et Joan Robinson en Angleterre publient, indépendamment et la même année, une théorie de la concurrence monopolistique : de nombreuses firmes, chacune avec un pouvoir de marché limité par la différenciation de son produit.
C’est un cas intermédiaire entre le monopole et la concurrence parfaite, plus proche de la plupart des marchés réels — et Joan Robinson deviendra, au chapitre suivant, l’une des plus proches collaboratrices de Keynes.
Externalités et bien-être
Pigou prolonge Marshall
Arthur Cecil Pigou, 1920
The Economics of Welfare. Il distingue le produit net privé — ce que l’entrepreneur encaisse — du produit net social — ce que la collectivité reçoit.
La taxe pigouvienne
Une application directe, un siècle plus tard
Quand les deux divergent, l’État rétablit l’égalité par une taxe égale au dommage marginal, ou par une subvention égale au bénéfice marginal.
Toute la fiscalité environnementale contemporaine — taxe carbone comprise — est une application directe de ce chapitre.
L’objection de Coase
1960, The Problem of Social Cost
Si les droits de propriété sont clairement définis et les coûts de négociation nuls, les parties trouvent seules l’arrangement efficace — sans taxe.
Le vrai sujet du théorème
Comparer deux imperfections
Coase ne dit pas que l’État est inutile. Il dit que les coûts de transaction sont rarement nuls, et que la question est de comparer deux imperfections : celle du marché et celle de l’intervention.
C’est le début de l’économie des institutions.
Le mot « néoclassique »
Un noyau commun
Trois hypothèses de travail
- Les agents ont des préférences stables et choisissent le meilleur élément accessible.
- Ils agissent sur des marchés dont on étudie l’équilibre.
- L’information et la rationalité sont, en première approximation, complètes.
Le programme du siècle qui suit
La levée méthodique de trois hypothèses
Chacune des trois hypothèses sera levée, une par une : information imparfaite (Akerlof, Stiglitz), rationalité limitée (Simon, Kahneman), préférences instables (économie comportementale).
L’économie contemporaine se lit comme la levée méthodique de ces trois hypothèses.
Ce qu’il faut retenir
Le résumé du chapitre
Huit points
- Marshall clôt la querelle de la valeur par l’image des ciseaux.
- Il forme à Cambridge Pigou et Keynes, qui occupent les deux chapitres suivants.
- Il fait du temps la clé : les marginalistes à court terme, les classiques à long terme.
- Il fixe l’élasticité dans sa forme actuelle et ouvre l’économie du bien-être avec le surplus.
- La firme représentative distingue rendements internes et rendements de branche.
- Chamberlin et Robinson résolvent, en 1933, la tension par la concurrence monopolistique.
- Pigou transforme l’externalité en instrument fiscal ; Coase en fait une question d’institutions.
- Le noyau néoclassique repose sur trois hypothèses que le XXe siècle lèvera une à une.
La suite
Le chapitre 16 arrive au moment où l’édifice craque. En 1933, un quart des Britanniques et des Américains sont sans emploi, et la théorie enseigne que le chômage durable est impossible.
Ressources du chapitre
- Diapositives
- Polycopié du chapitre
- Exercices corrigés
- Application interactive
- — Vidéo
- QCM (bientôt)