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Histoire de la pensée économique

David Ricardo, rente, valeur et avantage comparatif

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Histoire de la pensée économique

Chapitre 11 : David Ricardo, rente, valeur et avantage comparatif

Auteur·rice
Affiliation

Jaouad Madkour

Faculté d’Économie et de Gestion de Tanger

Date de publication

24 septembre 2026

Situer l’auteur

David Ricardo

1772 - 1823

Agent de change à Londres, fortune faite à trente ans, autodidacte en économie après avoir lu Smith par hasard.

1817 — Des principes de l’économie politique et de l’impôt. Député à partir de 1819.

Une fortune faite en spéculant

D’une famille juive séfarade à la Chambre des communes

Fils d’un courtier juif d’origine néerlandaise, Ricardo est renié par sa famille à dix-sept ans pour avoir épousé une quaker. Il refait fortune seul à la Bourse de Londres, notamment en pariant, avec succès, sur l’issue de la bataille de Waterloo en 1815.

Ce qu’il change à la manière de faire

Smith décrit, illustre, raconte. Ricardo déduit : il pose des hypothèses simples et en tire des conséquences par le raisonnement.

C’est le premier économiste abstrait, et la méthode est encore la nôtre.

Le problème politique du moment

Les Corn Laws

Depuis 1815, l’Angleterre interdit l’importation de blé tant que le prix intérieur n’atteint pas un seuil élevé. Les propriétaires fonciers y gagnent, les manufacturiers et les ouvriers y perdent.

Tout le système de Ricardo est construit pour démontrer qu’il faut les abroger.

Ricardo et la monnaie

The High Price of Bullion, 1810

Un premier combat, avant la rente

Avant de s’intéresser à la rente, Ricardo se fait connaître par une controverse monétaire : la livre sterling, suspendue de sa convertibilité en or depuis 1797, se déprécie fortement.

Un bullioniste convaincu

La cause identifiée

Contre la Banque d’Angleterre, qui nie tout lien entre ses émissions et la dépréciation, Ricardo soutient que l’excès de billets de banque est l’unique cause de la hausse du prix de l’or — un raisonnement directement dans la ligne quantitativiste d’Al-Maqrizi et de Bodin, vus aux chapitres 7 et 8.

Un comité parlementaire lui donnera raison en 1810, et sa réputation d’économiste est faite avant même son grand traité.

La rente différentielle

L’idée

D’où vient la rente

Les terres sont de fertilités inégales. On cultive d’abord les meilleures ; quand la population croît, on descend vers les moins bonnes.

Le prix du blé est fixé par le coût sur la pire terre cultivée — celle qui ne rapporte aucune rente.

Trois terres, un même prix

Un exemple chiffré
Terre Coût par quintal Prix Rente
A, bonne 60 100 40
B, moyenne 80 100 20
C, marginale 100 100 0

Ce que la formule renverse

Le sens de la causalité

Le blé n’est pas cher parce qu’on paie une rente ; on paie une rente parce que le blé est cher.

Pourquoi c’est décisif

Un revenu sans contrepartie

La rente n’entre pas dans le coût : elle est un résidu, ce qui reste une fois payés le travail et le profit ordinaire.

Le propriétaire ne produit rien ; il encaisse la différence entre sa terre et la pire. C’est un revenu sans contrepartie, et Ricardo en tire un argument politique.

La conséquence sur la répartition

La marche vers l’état stationnaire

La population croît, on cultive des terres plus mauvaises, le prix du blé monte, les salaires nominaux montent avec lui, le profit se comprime.

Quand le profit atteint zéro, l’accumulation s’arrête : c’est l’état stationnaire.

Le remède, et la thèse politique

Ce que l’abrogation des Corn Laws permet

Importer du blé bon marché fait reculer la culture des mauvaises terres, donc baisse la rente et relève le profit.

L’abrogation des Corn Laws n’est pas un détail commercial : c’est ce qui permet à l’accumulation de continuer.

La valeur travail

Le principe

La valeur relative

La valeur d’échange de deux biens est proportionnelle aux quantités de travail nécessaires à les produire — le travail direct et celui contenu dans les outils.

Une théorie assumée comme approximative

Un écart nommé par son auteur

Ricardo sait qu’elle ne vaut pas exactement : deux biens qui demandent le même travail total mais dans des délais différents ne s’échangent pas à parité, parce que le capital immobilisé doit être rémunéré.

Il l’écrit lui-même, et estime l’écart à quelques pour cent. Le problème occupera Marx pendant trente ans.

La recherche d’une mesure invariable

Un problème qu’il ne résout jamais

Ricardo cherche, jusqu’à sa mort, un étalon de valeur qui ne change pas lui-même quand les salaires ou les techniques changent — condition nécessaire pour comparer rigoureusement des valeurs à deux époques différentes.

Il ne le trouve pas. Le problème resurgira au XXe siècle chez Piero Sraffa, qui y consacrera l’essentiel de son œuvre.

La machine

Un chapitre ajouté en 1821

Dans la troisième édition, Ricardo se rétracte publiquement : il pensait que la machine profitait à toutes les classes.

Il admet désormais que le remplacement du travail par le capital peut réduire la demande de travail et nuire durablement aux ouvriers.

Ce que cet aveu vaut

Une rétractation publique, au sommet de sa réputation

Un économiste au sommet de sa réputation écrit qu’il s’est trompé, et refait son raisonnement en public.

Le débat sur l’automatisation d’aujourd’hui n’a pas d’argument que ce chapitre ne contienne.

L’avantage comparatif

L’exemple du drap et du vin

Heures de travail pour une unité
Drap Vin
Angleterre 100 120
Portugal \phantom{0}90 \phantom{0}80

Le Portugal produit les deux avec moins de travail : il a l’avantage absolu partout.

La question que personne n’avait posée

Le résultat le plus contre-intuitif de l’économie classique

Le Portugal a-t-il intérêt à commercer avec un pays moins efficace que lui en tout ?

La réponse de Ricardo est oui — et c’est le résultat le plus contre-intuitif de toute l’économie classique.

Le calcul

Comparer les rapports, non les niveaux

En Angleterre, une unité de vin coûte 120/100 = 1{,}2 unité de drap.

Au Portugal, elle coûte 80/90 = 0{,}89 unité de drap.

Le vin est relativement moins cher au Portugal : c’est là qu’il faut le produire.

Le gain, chiffré

Le calcul complet

Sans échange, l’Angleterre consacre 220 heures à une unité de chaque ; le Portugal, 170.

Avec spécialisation, l’Angleterre produit 2 draps en 200 heures, le Portugal 2 vins en 160. Ils échangent un contre un.

Chacun obtient les deux biens, l’Angleterre économise 20 heures et le Portugal 10.

La portée et les limites

Ce que le modèle suppose

Deux pays, deux biens, un seul facteur, pas de coût de transport, pas de mobilité du capital entre pays, plein emploi.

Ricardo suppose explicitement que le capital ne franchit pas les frontières — sans quoi le Portugal produirait tout.

Le débat contemporain tient dans cette hypothèse

Une hypothèse nommée, pas une objection

Quand le capital circule librement, la conclusion de Ricardo ne suit plus mécaniquement.

Ce n’est pas une objection à Ricardo : c’est une hypothèse qu’il avait nommée, et que la mondialisation financière a levée.

Ricardo et Malthus, l’amitié

Une correspondance de quinze ans

Deux hommes que tout oppose, sauf l’estime

Ricardo et Malthus s’écrivent pendant quinze ans, en désaccord constant, sans que leur amitié n’en souffre. Keynes dira plus tard regretter que ce soit Ricardo, et non Malthus, qui ait dominé le siècle suivant.

Deux désaccords qui structurent le chapitre suivant

Population et débouchés

Ils s’opposent sur la trajectoire de la population face aux ressources, et sur la possibilité même d’une crise générale de surproduction.

Ces deux désaccords sont exactement la matière du chapitre 12.

Ce qu’il faut retenir

Le résumé du chapitre

Neuf points
  1. Ricardo introduit la méthode déductive en économie, après s’être fait connaître par la controverse monétaire de 1810.
  2. La rente est un résidu : le blé n’est pas cher parce qu’il y a rente, l’inverse.
  3. La baisse tendancielle du profit conduit à l’état stationnaire.
  4. La valeur travail est assumée comme une approximation, et ses écarts sont nommés.
  5. Ricardo cherche toute sa vie une mesure invariable de la valeur, sans la trouver.
  6. Le chapitre sur les machines (1821) est une rétractation publique.
  7. L’avantage comparatif rend l’échange avantageux même sans avantage absolu.
  8. Le modèle suppose l’immobilité internationale du capital — une hypothèse nommée.
  9. Sa correspondance avec Malthus annonce les deux débats du chapitre suivant.
La suite

Le chapitre 12 réunit les trois interlocuteurs de Ricardo : Malthus sur la population et les débouchés, Say sur les crises, Stuart Mill qui tente la synthèse et rouvre la question de la répartition.

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