Histoire de la pensée économique
Al-Maqrizi, monnaie, disette et inflation
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Histoire de la pensée économique
Chapitre 7 : Al-Maqrizi, monnaie, disette et inflation
Avant Al-Maqrizi
Al-Dimashqi, vers 1175
Kitab al-Isharah ila Mahasin al-Tijara
Marchand-lettré damascène, auteur d’un manuel pratique du commerce écrit deux siècles avant Al-Maqrizi — contemporain approximatif d’Averroès et d’Ibn Rushd, vus au chapitre 4.
Une classification des marchés
Biens de première nécessité et biens rares
Il distingue déjà les biens dont la demande est stable et l’offre abondante — dont le prix varie peu — des biens rares et recherchés, dont le prix est volatil et sur lesquels le profit du marchand avisé se construit.
Une esquisse de ce que le chapitre 5 formulera, chez Ibn Khaldoun, en termes d’élasticité de l’offre selon les biens.
Situer l’auteur et la crise
Taqi al-Din al-Maqrizi
1364 - 1442
Historien du Caire, muhtasib — inspecteur des marchés — sous les Mamelouks. Il a donc, par fonction, les prix sous les yeux tous les jours.
Son traité Ighathat al-umma bi-kashf al-ghumma est écrit en 1405, au sortir d’une famine.
Un observateur placé au bon endroit
Un registre administratif, pas une bibliothèque
Le muhtasib vérifie les poids, la qualité du pain, la loyauté des changeurs. C’est un poste d’observation continu sur les prix et sur la monnaie — la même charge, un siècle plus tôt, avait nourri la réflexion d’Ibn Taymiyya au chapitre 4.
Une œuvre d’historien
Le Kitab al-Suluk
Al-Maqrizi est avant tout le grand chroniqueur de l’Égypte mamelouke. Son traité monétaire n’est qu’un fragment d’une œuvre historique immense, ce qui explique la précision de ses dates et de ses chiffres de prix.
Ce qui se passe en Égypte vers 1400
Trois faits simultanés
Une crue insuffisante du Nil, donc une récolte manquée.
Une épidémie qui vide les campagnes de bras.
Une émission massive de fulus, la monnaie de cuivre, par un pouvoir à court d’or et d’argent.
La question posée
Le prix du blé est multiplié par plus de dix. Est-ce la faute de la récolte, ou celle de la monnaie ?
Toute l’originalité d’Al-Maqrizi tient dans le fait qu’il refuse de choisir sans examiner.
Deux causes qu’il sépare
La distinction
Ghala et ghala
Al-Maqrizi distingue deux cherté :
La cherté naturelle — une récolte manquée : moins de blé pour autant de monnaie.
La cherté artificielle — une monnaie avilie : autant de blé pour beaucoup plus de monnaie.
Comment il les départage
Un prix qui monte seul, ou tous ensemble
Si la cause est la récolte, le prix du blé monte seul et les autres prix bougent peu.
Si la cause est la monnaie, tous les prix montent ensemble, y compris ceux des biens dont la récolte a été bonne.
Le test qu’il applique
Un critère observable
Il constate que la viande, les étoffes et les services renchérissent en même temps que le blé, et que le cours du dinar d’or monte lui aussi, mesuré en fulus.
Donc la cause est monétaire, et la disette n’a fait qu’aggraver un mal déjà installé.
Ce que ce raisonnement contient
Un indice des prix sans statistique
Distinguer un prix relatif qui bouge d’un niveau général des prix qui monte, c’est exactement l’opération que fait un économiste devant un indice des prix.
Elle est menée ici en 1405, sans indice et sans statistique, par la seule comparaison de plusieurs marchés.
La monnaie avilie
Le mécanisme des fulus
Ce qu’a fait le pouvoir mamelouk
Faute d’or, l’État frappe massivement du cuivre et lui impose un cours légal supérieur à sa valeur en métal.
La quantité de monnaie en circulation croît sans que la production suive.
La conclusion d’Al-Maqrizi
Une théorie quantitative avant la lettre
Les prix montent en proportion de la monnaie émise.
C’est l’énoncé, en termes non formalisés, de la théorie quantitative — que Jean Bodin exposera en 1568 devant l’afflux d’argent américain, cent soixante ans plus tard.
La bonne et la mauvaise monnaie
Ce qu’il observe sur l’or
Le dinar d’or disparaît de la circulation : il est thésaurisé, fondu, ou exporté. Seuls les fulus circulent.
La loi de Gresham, avant Gresham
Une découverte faite plusieurs fois
La mauvaise monnaie chasse la bonne, dès lors que la loi impose de les accepter au même cours.
Thomas Gresham la formulera vers 1558. Nicolas Oresme l’avait écrite vers 1360 — vu au chapitre 2 —, Al-Maqrizi l’observe vers 1405 : c’est une découverte faite plusieurs fois, indépendamment.
Un parallèle : la peste noire
Une autre crise, un autre mécanisme
Angleterre, 1348-1351
Un demi-siècle avant la crise égyptienne, la peste noire tue près d’un tiers de la population anglaise. La rareté soudaine de main-d’œuvre y fait monter les salaires réels, malgré les lois qui tentent de les plafonner.
Ce que la comparaison enseigne
Deux chocs, deux canaux différents
En Angleterre, le choc frappe le travail : moins de bras, des salaires qui montent. En Égypte, le choc frappe la monnaie : plus de fulus, des prix qui montent.
Le même type d’événement — une catastrophe démographique — produit des effets opposés sur le niveau de vie, selon le canal par lequel il transite. C’est un rappel utile contre toute explication à cause unique.
Le remède qu’il propose
Revenir aux métaux
Sa recommandation
Rendre à l’or et à l’argent leur rôle de monnaie principale, et cantonner le cuivre aux petites transactions, pour lesquelles il a été conçu.
La logique du remède
Règle contre discrétion
Si la cause est l’excès d’une monnaie sans valeur propre, le remède est d’en limiter l’usage et d’ancrer le système à un métal dont la quantité ne dépend pas du prince.
C’est un argument de règle contre discrétion, sous une forme métallique.
Ce que le remède ignore
La limite de l’analyse
Al-Maqrizi impute la crise presque entièrement à la monnaie, et minore la part de la mauvaise crue et de l’épidémie.
Les travaux modernes sur l’Égypte mamelouke montrent une crise à causes multiples : démographique, agricole et monétaire à la fois.
Pourquoi le signaler
La méthode se transmet, le diagnostic se corrige
Le mérite reste entier : avoir posé la question de la cause, et proposé un critère pour y répondre.
Une bonne méthode appliquée avec un diagnostic partiel vaut mieux qu’aucune méthode — et c’est la méthode qui se transmet.
Ce qu’il faut retenir
Le résumé du chapitre
Huit points
- Al-Dimashqi, vers 1175, classe déjà les biens selon la stabilité de leur offre et de leur prix.
- Al-Maqrizi est muhtasib : il observe les prix par métier, non par spéculation.
- Il sépare la cherté naturelle — la récolte — de la cherté monétaire.
- Son critère : un prix relatif bouge seul, un niveau général monte ensemble.
- L’émission de fulus fait monter les prix en proportion : théorie quantitative avant Bodin.
- Il observe que la mauvaise monnaie chasse la bonne, avant Gresham.
- La peste noire anglaise, par contraste, montre qu’un même choc démographique peut agir par le canal des salaires plutôt que de la monnaie.
- Son diagnostic surestime la cause monétaire, mais sa méthode est juste.
La suite
Le chapitre 8 revient en Europe, deux siècles plus tard. Les mercantilistes vont poser la question de la richesse des nations — et y répondre d’une façon dont tout le reste du cours sera la réfutation.
Ressources du chapitre
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