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Histoire de la pensée économique

Al-Maqrizi, monnaie, disette et inflation

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Histoire de la pensée économique

Chapitre 7 : Al-Maqrizi, monnaie, disette et inflation

Auteur·rice
Affiliation

Jaouad Madkour

Faculté d’Économie et de Gestion de Tanger

Date de publication

24 septembre 2026

Avant Al-Maqrizi

Al-Dimashqi, vers 1175

Kitab al-Isharah ila Mahasin al-Tijara

Marchand-lettré damascène, auteur d’un manuel pratique du commerce écrit deux siècles avant Al-Maqrizi — contemporain approximatif d’Averroès et d’Ibn Rushd, vus au chapitre 4.

Une classification des marchés

Biens de première nécessité et biens rares

Il distingue déjà les biens dont la demande est stable et l’offre abondante — dont le prix varie peu — des biens rares et recherchés, dont le prix est volatil et sur lesquels le profit du marchand avisé se construit.

Une esquisse de ce que le chapitre 5 formulera, chez Ibn Khaldoun, en termes d’élasticité de l’offre selon les biens.

Situer l’auteur et la crise

Taqi al-Din al-Maqrizi

1364 - 1442

Historien du Caire, muhtasib — inspecteur des marchés — sous les Mamelouks. Il a donc, par fonction, les prix sous les yeux tous les jours.

Son traité Ighathat al-umma bi-kashf al-ghumma est écrit en 1405, au sortir d’une famine.

Un observateur placé au bon endroit

Un registre administratif, pas une bibliothèque

Le muhtasib vérifie les poids, la qualité du pain, la loyauté des changeurs. C’est un poste d’observation continu sur les prix et sur la monnaie — la même charge, un siècle plus tôt, avait nourri la réflexion d’Ibn Taymiyya au chapitre 4.

Une œuvre d’historien

Le Kitab al-Suluk

Al-Maqrizi est avant tout le grand chroniqueur de l’Égypte mamelouke. Son traité monétaire n’est qu’un fragment d’une œuvre historique immense, ce qui explique la précision de ses dates et de ses chiffres de prix.

Ce qui se passe en Égypte vers 1400

Trois faits simultanés

Une crue insuffisante du Nil, donc une récolte manquée.

Une épidémie qui vide les campagnes de bras.

Une émission massive de fulus, la monnaie de cuivre, par un pouvoir à court d’or et d’argent.

La question posée

Le prix du blé est multiplié par plus de dix. Est-ce la faute de la récolte, ou celle de la monnaie ?

Toute l’originalité d’Al-Maqrizi tient dans le fait qu’il refuse de choisir sans examiner.

Deux causes qu’il sépare

La distinction

Ghala et ghala

Al-Maqrizi distingue deux cherté :

La cherté naturelle — une récolte manquée : moins de blé pour autant de monnaie.

La cherté artificielle — une monnaie avilie : autant de blé pour beaucoup plus de monnaie.

Comment il les départage

Un prix qui monte seul, ou tous ensemble

Si la cause est la récolte, le prix du blé monte seul et les autres prix bougent peu.

Si la cause est la monnaie, tous les prix montent ensemble, y compris ceux des biens dont la récolte a été bonne.

Le test qu’il applique

Un critère observable

Il constate que la viande, les étoffes et les services renchérissent en même temps que le blé, et que le cours du dinar d’or monte lui aussi, mesuré en fulus.

Donc la cause est monétaire, et la disette n’a fait qu’aggraver un mal déjà installé.

Ce que ce raisonnement contient

Un indice des prix sans statistique

Distinguer un prix relatif qui bouge d’un niveau général des prix qui monte, c’est exactement l’opération que fait un économiste devant un indice des prix.

Elle est menée ici en 1405, sans indice et sans statistique, par la seule comparaison de plusieurs marchés.

La monnaie avilie

Le mécanisme des fulus

Ce qu’a fait le pouvoir mamelouk

Faute d’or, l’État frappe massivement du cuivre et lui impose un cours légal supérieur à sa valeur en métal.

La quantité de monnaie en circulation croît sans que la production suive.

La conclusion d’Al-Maqrizi

Une théorie quantitative avant la lettre

Les prix montent en proportion de la monnaie émise.

C’est l’énoncé, en termes non formalisés, de la théorie quantitative — que Jean Bodin exposera en 1568 devant l’afflux d’argent américain, cent soixante ans plus tard.

La bonne et la mauvaise monnaie

Ce qu’il observe sur l’or

Le dinar d’or disparaît de la circulation : il est thésaurisé, fondu, ou exporté. Seuls les fulus circulent.

La loi de Gresham, avant Gresham

Une découverte faite plusieurs fois

La mauvaise monnaie chasse la bonne, dès lors que la loi impose de les accepter au même cours.

Thomas Gresham la formulera vers 1558. Nicolas Oresme l’avait écrite vers 1360 — vu au chapitre 2 —, Al-Maqrizi l’observe vers 1405 : c’est une découverte faite plusieurs fois, indépendamment.

Un parallèle : la peste noire

Une autre crise, un autre mécanisme

Angleterre, 1348-1351

Un demi-siècle avant la crise égyptienne, la peste noire tue près d’un tiers de la population anglaise. La rareté soudaine de main-d’œuvre y fait monter les salaires réels, malgré les lois qui tentent de les plafonner.

Ce que la comparaison enseigne

Deux chocs, deux canaux différents

En Angleterre, le choc frappe le travail : moins de bras, des salaires qui montent. En Égypte, le choc frappe la monnaie : plus de fulus, des prix qui montent.

Le même type d’événement — une catastrophe démographique — produit des effets opposés sur le niveau de vie, selon le canal par lequel il transite. C’est un rappel utile contre toute explication à cause unique.

Le remède qu’il propose

Revenir aux métaux

Sa recommandation

Rendre à l’or et à l’argent leur rôle de monnaie principale, et cantonner le cuivre aux petites transactions, pour lesquelles il a été conçu.

La logique du remède

Règle contre discrétion

Si la cause est l’excès d’une monnaie sans valeur propre, le remède est d’en limiter l’usage et d’ancrer le système à un métal dont la quantité ne dépend pas du prince.

C’est un argument de règle contre discrétion, sous une forme métallique.

Ce que le remède ignore

La limite de l’analyse

Al-Maqrizi impute la crise presque entièrement à la monnaie, et minore la part de la mauvaise crue et de l’épidémie.

Les travaux modernes sur l’Égypte mamelouke montrent une crise à causes multiples : démographique, agricole et monétaire à la fois.

Pourquoi le signaler

La méthode se transmet, le diagnostic se corrige

Le mérite reste entier : avoir posé la question de la cause, et proposé un critère pour y répondre.

Une bonne méthode appliquée avec un diagnostic partiel vaut mieux qu’aucune méthode — et c’est la méthode qui se transmet.

Ce qu’il faut retenir

Le résumé du chapitre

Huit points
  1. Al-Dimashqi, vers 1175, classe déjà les biens selon la stabilité de leur offre et de leur prix.
  2. Al-Maqrizi est muhtasib : il observe les prix par métier, non par spéculation.
  3. Il sépare la cherté naturelle — la récolte — de la cherté monétaire.
  4. Son critère : un prix relatif bouge seul, un niveau général monte ensemble.
  5. L’émission de fulus fait monter les prix en proportion : théorie quantitative avant Bodin.
  6. Il observe que la mauvaise monnaie chasse la bonne, avant Gresham.
  7. La peste noire anglaise, par contraste, montre qu’un même choc démographique peut agir par le canal des salaires plutôt que de la monnaie.
  8. Son diagnostic surestime la cause monétaire, mais sa méthode est juste.
La suite

Le chapitre 8 revient en Europe, deux siècles plus tard. Les mercantilistes vont poser la question de la richesse des nations — et y répondre d’une façon dont tout le reste du cours sera la réfutation.

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Ressources du chapitre

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