Économétrie avancée
Régression multiple : approfondissements
- Présentation du cours
- Nature de l'économétrie et données économiques
- Le modèle de régression simple
- Régression multiple : estimation
- Régression multiple : inférence
- Régression multiple : propriétés asymptotiques des MCO
- Régression multiple : approfondissements
- Variables qualitatives (indicatrices)
- Hétéroscédasticité
- Problèmes de spécification et de données
- Introduction aux séries temporelles
- Séries temporelles — approfondissements
- Autocorrélation et hétéroscédasticité en séries temporelles
- Données de panel — méthodes simples
- Données de panel — méthodes avancées
- Variables instrumentales et doubles moindres carrés
- Modèles à équations simultanées
- Variables dépendantes limitées et sélection d'échantillon
- Sujets avancés en séries temporelles
- Réaliser un projet empirique
- Annexe A — Rappels d'outils mathématiques de base
- Annexe B — Rappels de probabilité
- Annexe C — Rappels de statistique mathématique
- Annexe D — Rappels d'algèbre matricielle
- Annexe E — Le modèle de régression linéaire sous forme matricielle
Économétrie avancée
Chapitre 5 : Régression multiple — approfondissements
Avant de commencer
Pourquoi ce chapitre
Les chapitres 1 à 4 ont posé les fondations : estimation, inférence, propriétés asymptotiques. Ce chapitre réunit des outils pratiques indispensables à toute application sérieuse — changer les unités de mesure, choisir la bonne forme fonctionnelle, comparer des modèles, et construire des prédictions fiables avec leur incertitude.
Mise à l’échelle des données
Changer les unités de mesure
Si l’on multiplie une variable explicative x_j par une constante c\neq0, son coefficient est divisé par c (l’effet économique total est inchangé). Si l’on multiplie y par c, tous les coefficients sont multipliés par c. Dans les deux cas, les statistiques t, les statistiques F, les intervalles de confiance et le R^2 sont invariants — seule l’unité de lecture des coefficients change.
Avec \widehat{bwght} = 116.97 - 0.463\,cigs + 0.093\,faminc (poids en onces), passer le poids en livres (bwght/16) divise l’intercept et les pentes par 16, sans changer les statistiques t. Remplacer cigs par packs=cigs/20 multiplie son coefficient par 20 et son erreur-type par 20 — la statistique t, elle, ne bouge pas : le test de significativité ne dépend jamais de l’unité choisie.
Coefficients bêta (standardisés)
En centrant-réduisant y et chaque x_j (score z = (x-\bar x)/\hat\sigma_x), on obtient les coefficients bêta b_j = (\hat\sigma_j/\hat\sigma_y)\hat\beta_j. Ils mesurent l’effet, en écarts-types de y, d’une hausse d’un écart-type de x_j — ce qui rend les magnitudes comparables entre régresseurs d’unités différentes.
Comparer directement \hat\beta_{nox} (mesuré en parties par million) à \hat\beta_{rooms} (mesuré en nombre de pièces) n’a aucun sens. Les coefficients bêta répondent à la question « quel régresseur bouge le plus y, en termes relatifs ? » — par exemple z\widehat{price} = -.340\,z_{nox} - .143\,z_{crime} + .514\,z_{rooms} - \dots : le nombre de pièces domine largement l’effet de la pollution ou de la criminalité sur le prix standardisé.
Formes fonctionnelles avancées
Logarithmes : effet exact vs approché
Dans \log(y) = \beta_0+\beta_1\log(x_1)+\beta_2x_2+u, l’approximation usuelle \%\Delta y \approx 100\,\beta_2\Delta x_2 se dégrade quand \beta_2\Delta x_2 est grand. La variation exacte est \%\Delta y = 100\big[\exp(\beta_2\Delta x_2)-1\big].
Avec \widehat{\log(price)} = 9.23 - .718\log(nox) + .306\,rooms, l’approximation donne +30.6\% pour une pièce supplémentaire ; le calcul exact donne 100[\exp(.306)-1] \approx 35.8\% — un écart non négligeable dès que le coefficient est élevé.
Modèles quadratiques
Dans \hat y = \hat\beta_0+\hat\beta_1x+\hat\beta_2x^2, la pente varie avec x : \Delta\hat y/\Delta x \approx \hat\beta_1+2\hat\beta_2x. Si \hat\beta_1>0 et \hat\beta_2<0 (forme parabolique), le maximum est atteint en x^\star = \left|\dfrac{\hat\beta_1}{2\hat\beta_2}\right|.
\widehat{wage} = 3.73 + .298\,exper - .0061\,exper^2 : le rendement de l’expérience diminue et s’annule vers x^\star = .298/(2\times.0061)\approx 24.4 ans. Avant de conclure à un effet négatif au-delà, il faut vérifier que ce point n’est pas un artefact d’extrapolation — ici, 28 % de l’échantillon dépasse 24 ans d’expérience, donc le phénomène mérite d’être pris au sérieux (ou remis en cause par une mauvaise spécification).
Termes d’interaction
Dans y=\beta_0+\beta_1x_1+\beta_2x_2+\beta_3x_1x_2+u, l’effet marginal de x_1 dépend du niveau de x_2 : \Delta y/\Delta x_1 = \beta_1+\beta_3x_2. On évalue généralement cet effet à des valeurs intéressantes de x_2 (moyenne, quartiles), et \beta_3 se teste comme n’importe quel coefficient.
Remplacer x_2 par (x_2-\bar x_2) dans l’interaction transforme le coefficient sur x_1 en effet marginal à la moyenne de x_2, avec son erreur-type directement disponible — une astuce systématique pour obtenir un test de significativité à un point précis plutôt qu’à x_2=0, souvent hors du domaine des données.
Ajustement et choix du modèle
Le R^2 ajusté
\bar R^2 = 1-\dfrac{SSR/(n-k-1)}{SST/(n-1)} = 1-\hat\sigma^2/[SST/(n-1)]. Contrairement au R^2 usuel, qui ne peut jamais baisser quand on ajoute un régresseur, \bar R^2 pénalise l’ajout de variables inutiles : il augmente si et seulement si la statistique t de la nouvelle variable dépasse 1 en valeur absolue.
Deux modèles sont non emboîtés si aucun n’est un cas particulier de l’autre (par exemple \log(sales) contre sales + sales^2 pour expliquer l’intensité de R&D). Le test F, réservé aux modèles emboîtés, ne s’applique pas ; \bar R^2 offre un critère simple — mais il ne permet jamais de comparer des modèles où la variable dépendante diffère (y contre \log(y)), car ils n’expliquent pas la même variation totale.
Le danger du sur-ajustement
Maximiser le R^2 peut conduire à contrôler pour des variables qu’il ne faut pas contrôler : dans un modèle expliquant les décès routiers par la taxe sur la bière, ajouter la consommation de bière comme régresseur détruit l’interprétation ceteris paribus de l’effet de la taxe, qui agit précisément via la consommation. La qualité d’ajustement ne remplace jamais le raisonnement économique sur ce qu’il faut tenir fixe.
Prédiction et résidus
Intervalle de confiance pour une prédiction
Pour des valeurs c_1,\dots,c_k des régresseurs, \hat\theta_0=\hat\beta_0+\hat\beta_1c_1+\dots+\hat\beta_kc_k estime E(y\mid x=c). En recentrant chaque régresseur (x_j-c_j) et en ré-estimant, l’intercept de la nouvelle régression donne directement \hat\theta_0 et son erreur-type, d’où l’IC \hat\theta_0 \pm t_{\alpha/2,\,n-k-1}\,\operatorname{se}(\hat\theta_0).
Intervalle de prédiction pour une observation future
Pour une observation individuelle y^0 (non l’espérance), l’erreur de prédiction \hat e^0=y^0-\hat y^0 a pour variance \operatorname{Var}(\hat y^0)+\sigma^2 : à la variance de l’estimation s’ajoute la variance de l’erreur elle-même, qui ne diminue pas avec n. L’intervalle de prédiction à 95 % est donc toujours plus large que l’IC pour l’espérance conditionnelle : \hat y^0 \pm t_{.025,\,n-k-1}\ \operatorname{se}(\hat e^0), \qquad \operatorname{se}(\hat e^0)=\sqrt{\operatorname{se}(\hat y^0)^2+\hat\sigma^2}.
Pour un profil donné, \hat y^0 = 2.70 avec \operatorname{se}(\hat y^0)=.020 et \hat\sigma=.560. L’IC pour l’espérance est étroit (2.66 à 2.74), mais l’intervalle de prédiction pour un étudiant individuel, 2.70\pm1.96(.560), s’étend de 1.60 à 3.80 : la quasi-totalité de l’incertitude vient de \sigma^2, pas de l’estimation des paramètres.
Analyse des résidus
Le résidu \hat u_i=y_i-\hat y_i mesure l’écart entre observé et prédit compte tenu des facteurs contrôlés. Un résidu très négatif sur un prix de vente immobilier signale un bien sous-évalué relativement à ses caractéristiques ; en finance, l’analyse des résidus d’un modèle factoriel (l’introduction, économétrie financière) identifie l’alpha spécifique à un actif après avoir neutralisé son exposition aux facteurs de risque communs.
Prédire y quand \log(y) est la variable dépendante
Si \widehat{\log y} est le prédicteur du modèle log-linéaire, \exp(\widehat{\log y}) sous-estime systématiquement E(y\mid x). Sous normalité de u, la correction est \hat y = \exp(\hat\sigma^2/2)\exp(\widehat{\log y}) ; sans hypothèse de normalité, on estime plutôt un facteur \hat\alpha_0 par régression sans constante de y sur m_i=\exp(\widehat{\log y_i}), puis \hat y = \hat\alpha_0\exp(\widehat{\log y}).
La retransformation du log est essentielle chaque fois qu’un modèle log-linéaire sert à prévoir un niveau plutôt qu’une variation relative — prévoir le salaire d’un dirigeant à partir de \log(salary), ou reconstituer un prix ou une valeur de portefeuille à partir d’un rendement logarithmique prévu par un modèle GARCH (chapitre 3, économétrie financière). Oublier le facteur correctif biaise systématiquement la prévision vers le bas.
Synthèse
Ce qu’il faut retenir
- Le rééchelonnage des variables change les coefficients de façon prévisible mais laisse t, F et R^2 inchangés ; les coefficients bêta rendent les effets comparables entre régresseurs.
- Logarithmes, quadratiques et interactions permettent des formes fonctionnelles riches ; chacun a sa règle d’interprétation propre (effet exact, point de retournement, effet croisé).
- \bar R^2 pénalise la complexité et permet de comparer des modèles non emboîtés — mais jamais des modèles à variable dépendante différente.
- Prédictions : distinguer l’IC pour E(y\mid x) (rétréci par n) de l’intervalle de prédiction pour une observation future (dominé par \sigma^2) ; la retransformation du log requiert un facteur correctif.
Jusqu’ici, tous les régresseurs étaient quantitatifs. Le chapitre suivant introduit les variables qualitatives (indicatrices) — genre, catégorie, appartenance à un groupe — et montre comment leur donner une interprétation aussi rigoureuse que celle des variables continues.
Ressources du chapitre
- Diapositives
- Polycopié du chapitre
- Exercices corrigés
- Application interactive
- — Vidéo
- QCM (bientôt)